• 2666, pure violence.

      Se déclarer influencé par Cervantes et son Don Juan, Moby Dick de Melville, Borges, Kennedy Toole, Breton, Vaché, Jarry, Perec, Kafka, Lichtenberg, Wittgenstein, Tite Live, et autres Pensées de Pascal, c’est pour le moins placer la barre de ses intentions créatrices assez haut.

      « À cette exigence correspondent les efforts intensifs, où l’on voit presque poindre quelque passion et irritation, déployés pour arracher les hommes à leur enfoncement dans le sensible, dans la réalité commune et singulière, et pour relever leurs yeux vers les étoiles ; comme si, entièrement oublieux du divin, ils en étaient au point, comme le ver, de se satisfaire d’eau et de poussière. Jadis, ils disposaient d’un ciel muni d’une ample richesse de pensées et d’images. La signification de tout ce qui est se trouvait dans le fil de lumière qui le rattachait au ciel ; le long de ce fil, plutôt que de séjourner dans ce présent-ci, le regard glissait par-delà ce présent vers l’être divin, vers, si l’on peut dire, une présence dans un au-delà. Il a fallu user de contrainte pour diriger l’oeil de l’esprit vers le terrestre et l’y maintenir fixé ; et il a fallu bien du temps, tout un travail, pour faire entrer cette clarté, que seul le supraterrestre possédait, dans l’opacité et la confusion où séjournait le sens de l’ici-bas, pour donner de l’intérêt et une valeur reconnue à l’attention au présent en tant que tel, qu’on a nommée expérience. Aujourd’hui il semblerait qu’on ait affaire à une situation dramatiquement renversée, que le sens soit à ce point engoncé dans le terrestre qu’il faille déployer une violence identique pour l’élever au-dessus du terrestre. L’esprit montre tant de pauvreté qu’il semble, tel le voyageur dans le désert qui n’aspire qu’à une simple gorgée d’eau, n’aspirer tout simplement pour son réconfort qu’à l’indigent sentiment du divin. Et c’est à cela même dont l’esprit se contente qu’on peut mesurer l’importance de sa perte. »
      (Hegel, Phénoménologie de l’esprit, GF Flammarion, p.36).

      La redoutable absence du fil de lumière évoqué par Hegel ci-dessus, reliant les hommes au ciel, forme l’épicentre invisible de 2666, absence ouvrant un gouffre, celui de Santa Teresa, où disparaissent par centaines ces corps de femmes atrocement maltraitées. Il y est bien question, en permanence et sans retenue, d’un plongeon avide dans le sensible, le factuel, l’aveuglement subjectif des situations brutales, se découpant sans aménité sur fond d’inertie coupable.
      Même si du ciel, il est souvent question, comme pour ce shérif méditatif :

      « Cette nuit-là, il suivit le chemin des étoiles. En traversant le fleuve Colorado, il vit un aérolithe dans le ciel, ou une étoile filante, et fit un voeu de silence, comme sa mère le lui avait appris. (p.673)


      De croix à porter par toutes et tous, quelles que soient les réputations, il sera question.

      Si les personnages de Bolaño sont « portraiturés avec l’innocence de la mort », on ne peut s’étonner du goût de formol et de l’atmosphère de dissection cognitive qui se dégagent de ses pages.

      « Au début, il essaya de continuer, mais ensuite il se rendit compte qu’il courait le risque de tomber avec son fauteuil roulant dans la piscine et il préféra ne pas s’y hasarder. Lorsque ses yeux se furent habitués, il vit un rocher comme un récif sombre et irisé qui émergeait de la piscine. Il ne trouva pas ça étonnant.[…] Il s’aperçut alors que la piscine s’était vidée et que sa profondeur était énorme, comme si s’ouvrait devant ses pieds un précipice de carreaux noirs moisis par l’eau. Au fond, il put distinguer une silhouette de femme (même s’il était impossible d’en être sûr) qui se dirigeait vers les flancs du rocher. »

      p.82

      Les victimes deviennent des taches minuscules, perdues dans l’irrémédiable. On se veut sceptique et pragmatique :

      « -Et à qui faites-vous confiance ? lui avait demandé Morini.
      -Aux gens qui mangent lorsqu’ils ont faim, j’imagine, avait dit l’inconnu. »

      p.86

      Les célibataires vieillissent en voyages organisés, se confondent dans le chaos des aéroports, les écrivains sont pédants, arrogants, narcissiques et sectaires, les avions accentuent le retard des vies. La réification s’empare de nombreux protagonistes à l’oeuvre dans 2666, selon les haines des uns et des autres, le cortège des prédicats sans fondements défile dans leurs consciences avides de dominer ou de prendre des revanches mythico-narcissiques. Le rapport entre eux est le plus souvent fantasmagorique, subjectif, empruntant à toutes les déformations de sens possible, livrés qu’ils sont à une certaine inertie vacante. Rationaliste ironique, l’auteur revenu de ses idéaux de jeunesse (ultra-gauche), fétichise son sens des détails pour mieux se désengager émotionnellement d’un monde qu’il tente vainement d’arraisonner avec ses mots aussi lucides soient-ils. La cohorte des situations et faits amplifie la mélancolie de son approche, elle-même soulignant une désespérance dissimulée sous une cape stylisée par cette froideur contemplatrice de toutes les ambivalences humaines. Ambivalence pouvant faire basculer du bon ou du mauvais côté tel ou tel protagoniste, en une interaction cruelle et arbitraire de volontés illogiques. Son roman létal dépeint l’autonomie de destins malmenés par un magma d’indifférence, une forme d’impersonnalité insituable, invisible, inexistante, et pourtant active, tout particulièrement du côté de cette ville où s’accumulent absurdement les crimes les plus consternants. L’autre en soi est aboli par cette distance qui sépare les corps et les lieux, par le temps surtout. L’absence d’identification et d’empathie évite la souffrance mais ouvre au pire comme cette scène de lynchage d’un taxi pakistanais affublé de toute une symbolique négative par ce groupe pourtant fort civilisé d’intellectuels libertins. Sa mise à mort est implicitement désirée car ses seules remarques ont pu contrarier tout le mode de vie du fameux trio rapidement rattrapé par la hantise de ce passage à l’acte fulgurant, plus fulgurant que toute analyse philosophique possible. Seule surnage la lecture d’écrivains qui ne meurent jamais tout à fait tant qu’ils sont lus. L’oubli que l’on provoque artificiellement par la boisson et les femmes étant chargé de tout effacer :

      « […] car cette résignation n’était pas ce que communément on appelle résignation, ni même patience ou acceptation, mais plutôt un état de mansuétude, une humilité étrange et incompréhensible qui le faisait pleurer sans raison et où sa propre image, ce que Morini percevait de Morini, se diluait de manière graduelle et irrépressible, comme un fleuve qui cesse d’être fleuve ou comme un arbre qui brûle à l’horizon sans savoir qu’il est en train de brûler.»
      p.174

      La pratique du sarcasme court tout le long du récit, cette tendance à la moquerie poignante et amère, mais qui chez Rabelais renvoyait à la parole divine (Rabelais, éd.1994, 1218). Le Verbe muté en Chair et prêt à s’auto-dévorer pour lui donner sens ? Il n’en reste pas moins que cette manie constitue une agression de plus ou moins bon aloi, selon les circonstances dont les degrés varient à la lumière des qualités relationnelles.
      Si Schwob écrivait « J’ai appelé des hommes, et des excréments sont venus », Artaud pratiquait le sarcasme pour conjurer sa confusion intérieure. Hésiode faisant de Mömos (le sarcasme incarné) dans sa Théogonie, le rejeton de la Nuit noire (Mort), de Thanatos, d’Hypnos, des songes, et le frère de la Lamentation et de la Souffrance. Ce dieu ne savait que tout critiquer, rien ne trouvant grâce devant sa perfide lucidité, pas même le rien. Il se fit de ce fait bannir du ciel, le moqueur étant considéré comme un ennemi des hommes et des dieux selon Érasme (éd.1992,153). Son Adage n°474, « Momo satisfarcere », vise à le désarmer par l’innocence et la perfection des actions, mais c’est justement cette grâce qui fait lourdement défaut au monde dépeint par Bolaño. Tout au contraire, s’y déploie l’imparfait sous tous ses atours. La désidéalisation qui frappe le récit constitue la grande nourricière de ce mépris désolé et comme arrêté de stupeur, stupeur innervant tout particulièrement la partie des crimes. L’enchevêtrement des plans charrie blessures narcissiques, indignités, abandons, le tout nageant dans une résignation distante.

      Le monde littéraire, qu’il soit mexicain, chilien ou français (ces derniers étant régulièrement pris pour cibles) est dépeint avec dureté, un univers où règne l’ennui absolu, les artifices, la boursouflure égotique, les balbutiements techniques masquant mal la seule et centrale soif de reconnaissance animant les uns et les autres, au détriment de tous.
      Rien ne vient secourir les protagonistes de leur enfouissement progressif dans le dégoût, surtout pas l’esthétique qui se révèle en soi criminogène. En ce sens, l’influence de Jünger se fait sentir, même si retournée ironiquement contre ses thématiques. Diderot, en 1763, affirmait la beauté du crime, dans l’histoire, dans les arts et lettres, allant jusqu’à justifier les belles tragédies alimentant l’inspiration des créateurs. Les grands crimes portent l'énergie plus que les petites blessures, cette abjection éthique fournit en effet ici un roman fleuve totalement amoral.

      « Pendant un moment, tous les trois, souriant comme des écureuils, s’absorbèrent dans leurs margaritas, mais le silence devint de plus en plus insupportable, comme si dans leur intérieur, dans l’interrègne de silence, étaient en train de se former lentement les paroles qui se lacèrent et les idées qui lacèrent, ce qui n’est pas un spectacle ou une danse susceptibles d’être observées avec indifférence. »

      p.142

      L’humain pouvant seul se soustraire au bien de toute morale, contrairement aux bêtes, c’est notamment de l’énigme de cette soustraction dont Santa Teresa se fait le vortex. Une soustraction transcendante, involutive et spectrale, qui altère par sa capacité à renouveler les disparitions et la destruction de vies en plein essor. Une problématique différente vient s’ajouter à celle de ce mystère géographique, à savoir que la violence engendre aussi des pactes sociaux, des liens, des policiers, et fait vivre toute une civilité. Elle n’est donc pas stérile comme se bornent à le déclarer les moralistes du dimanche. Elle engendre des états, des armées et toute une partie de l’activité créatrice mondiale. C’est toute la théorie de Kant sur le caractère intentionnel du mal que le philosophe allemand déploie dans sa Critique de la raison pratique (1788, ch3), reliant le mal radical au choix de se soumettre au règne du sensible, des passions, et ce au détriment de la raison que l’auteur chilien vient contredire.

      En effet, Bolaño n’absout ni ne valorise aucun de ses protagonistes, mais n’évoque jamais l’idée qu’ils choisissent librement de s’abstraire à leurs devoirs moraux en une sorte d’aliénation volontaire. Bien au contraire, il semble assister à leur subversion, leur submersion existentielle par une sous-réalité invisible dont les tenants et aboutissants échappent à tout raisonnement logique. Si la violence n’est pas le mal en soi pour Kant et que son apparition ne peut s’effectuer que dans la combinaison perverse de la raison et des passions, alors que le bien s’y articulerait par un compromis vertueux, ces beaux principes volent en éclat face au caractère aléatoire et chaotique du monde tel qu’ils se déploie dans 2666.

      « Le hasard, au contraire, est la liberté totale à laquelle nous sommes abouchés du fait de notre propre nature. Le hasard n’obéit pas à des lois, ou s’il y obéit, nous ne les connaissons pas. »

      p.148

      La violence et ses effets maléfiques contaminent toutes les intentions, toutes les positions, dessinant un faux néant démesuré et haineux accolé à la ville, ouvert et circulant dans ses artères comme une arme bactériologique, dont aucun masque ne pourrait plus contenir les effluves fortement terminales.

      Dans ce roman sans fin, on ne cherche pas à réconcilier l’irréconciliable.
      Parfois, on envisage l’évitement :

      «-L’exil doit être quelque chose de terrible, dit Norton, compréhensive.
      -En réalité, dit Amalfitano, je le vois à présent comme un mouvement naturel, quelque chose qui à sa façon, contribue à abolir le destin, ou ce que communément on considère comme le destin.
      -Mais l’exil, dit Pelletier, est plein d’obstacles, de sauts et de ruptures qui se répètent plus ou moins et rendent difficile la réalisation de tout ce que l’on se propose d’important.
      -C’est en cela justement que consiste l’abolition du destin, dit Amalfitano. excusez-moi encore une fois.“

      p.189

      « Pelletier et Espinoza se découvrirent ce soir-là généreux, éblouis par l’éclat de leur propre vertu, un éclat qui ne dure pas longtemps très certainement (car toute vertu, sauf dans la brièveté de la reconnaissance, est privée d’éclat et vit dans une caverne sombre environnée d’autres habitants, dont certains très dangereux), et qu’ils achevèrent  […] »

      p.75

      Entre deux interrogations sur le sort, l’auteur évoque la condition de l’écrivain, souvent tributaire d’un État, ce dernier l’observant avec condescendance, comme un raté, un exorciste ou un démon.


      L’écrivain qui doit perdre son ombre et toute trace de lui-même pour se faire réceptacle du monde qui l’entoure. Absence accueillant toutes les présences, sacrifice de soi pour rien. (p.193 à 197).

      Les passages d’une superbe poésie s’enchaînent :


      « La réalité sembla se fendre comme un décor en papier, et en tombant ce décor laissa voir ce qu’il y avait derrière : un paysage fumant, comme si quelqu’un, peut-être un ange, était en train de faire des centaines de barbecues pour une multitude d’êtres invisibles. »

      p.215

      Toutefois, l’exagération étant une forme de politesse admirative, l’addition descriptive des crimes de Santa Teresa frisant le grotesque avec ce luxe de détails quelque peu répétitif qui jette une impression plus que mitigée sur les goûts de l’auteur. Le virus des assassins l’a sans doute contaminé pour s’y attarder aussi lascivement.

      Si pour Ferré, «La lumière ne se fait que sur les tombes», ceci expliquerait pourquoi elle brille si peu dans ce roman ou les cadavres s’éclipsent, et sont ravis aux familles et à l’ordre civilisationnel…

      « Un mouvement où se devinaient sarcasme et moquerie, à moins que derrière les rideaux l’homme ne fût en train de se déshabiller ou de se liquéfier, ce qui, ça ne faisait pas de doute, n’était pas le cas, un mouvement où plutôt une série de mouvements qui ne signifiait pas seulement sarcasme mais également méchanceté, assurance et méchanceté, une assurance évidente[…]. »
      p.109
      En escamotant littéralement les mobiles des crimes, en ôtant l’idée d’une causalité entre eux, en se contentant de décrire l’amoncellement de l’atroce, Bolaño refuse la position d’un Antigone assumant une finalité criminelle. Non hégélien, son roman ne renvoie pas le négatif à l’effectivité positive de l’éthique, et surligne au contraire le clivage entre moralité et effectivité mondaine.

      Toute contrainte qui conserve ou détruit est violence, de l’enseignement à l’électricité, tout roman est une violence faite au repos des êtres.


      La particularisation et la fragmentation discursive de 2666 expose le monde à l'indéterminé de l'universel, ou l’inépuisable des singularités forme un ressac monstrueux et au final uniforme.
      Car l’indéterminé est indémontrable, le tenter, c’est se tirer une balle dans les mots. Avec 2666, Bolaño a rencontré les bornes de la nature, aux confins de l’imaginaire, quand la maladie guette et que la mort se charge de stopper la quête.

      Testament géométrique se perdant au final dans l’inessentiel, qui ne contient ni n'exprime plus que l'inorganique de charniers, la totalité de cadavres absentés, c’est une somme de décomposition qui nourrit ce roman carne. En lui, les individus sont happés par l’humus, la terre domine le ciel, l’infra le supra, il n’y règne qu’une métaphysique du constat avarié, résigné. Le genre est supplanté par la mort, elle seule ouvre une porte au mystère, mais l’auteur ne fait que flirter avec cette zone, jamais il n’envisage de l’entrebâiller, athée résolu qu’il est.

      Ne demeure plus que le souvenir fumant de cette violence totalisante, qui laisse des décombres et puis s’étiole. L’on pourra prêter longuement un quelconque secret indicible à ce roman, lui accoler une ontologie de la barbarie, une pincée de critique mondialiste, marxiste ou une approche poético-mathématique sous perfusion wittgensteinienne, il ne s’y trouve selon nous que la démarche constante, aride et obstinée d’un romancier à rendre compte de son imaginaire, assez en phase (même poétique) avec les horreurs du monde moderne. Ironiquement et paradoxalement (tant l’auteur se positionnait dans ce courant dénonçant les errements idéologiques dudit philosophe), « 2666 » image parfaitement cette phrase de Heidegger dans Être et Temps :

      « La violence du projet ne devient-elle pas alors libération de la réalité phénoménale non-déguisée du Dasein ? »

      (Être et Temps,Trad. Emmanuel MARTINEAU, éd.Hors-Commerce, p.243).

      En somme, nous pourrions dire que 2666 redouble ses crimes, les prolonge, les enlumine, plutôt que de les apaiser, histoire qui, rappelons-le, est inspirée d’évènements bien réels (https://fr.wikipedia.org/wiki/Meurtres_de_femmes_de_Ciudad_Juárez) s’étant déroulés au Mexique. Mais là où le roman du chilien dérange grandement, c’est dans son accusation implicite à l’égard de toutes les autorités sociales, qui très nettement, sont décrites comme complices, tant par un laisser faire, une indifférence cynique, une complicité malsaine, voire une implication directe.


      Les centaines de victimes sont socialement défavorisées, n’intéressent pas les élites, bien au contraire, elles peuvent sans nul doute s’avérer utiles pour des expériences, qui sait, pour faire avancer le progrès ?

      Le recouvrement du réel par les fautifs est sans nul doute en jeu, son découvrement par Bolaño demeurant ambivalent du fait d’un style souterrain s’accordant parfois trop bien avec l'objet de son exploration pour s'en dissocier éthiquement d’une quelconque manière. Demeure cette oeuvre, plantée dans les eaux de l’amnésie, blafarde et sanglante, déchirée de rictus dangereusement hostiles.

       


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    à paraître

    Vive le mécénat !

     

     


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    Tout humain a besoin d’espérance, de connaissance, de rêve, et c’est la mission centrale du cinéma que de répondre à ces attentes vitales.

    Un bon film raconte le monde et réalise un processus de réverbération chez le spectateur : il lui permet de se distancier de sa propre existence tout en s’en rapprochant. Si loin, si proche, l’objet filmique peut stimuler l’empathie, la sensibilité, l’imaginaire et parfois la lucidité. Nous gardons toujours  des souvenirs vivaces de nos premières expériences dans les salles obscures. Notre passé s‘organise souvent autour de ces souvenirs, permettant au présent de prendre un élan différent, enrichi d’autres visions, d’autres perceptions du monde.

    Sans narration, l’esprit humain perd son sens de l’orientation, et face au chaos du monde, pouvoir se retrouver dans une histoire revient à s’éclairer comme les anciens auprès des mythes.

    Un grand film confère à l’existence de nouvelles sensations, de nouvelles directions possibles. Il permet d’envisager autrement son propre positionnement mondain, ses propres attentes, dont il sait redessiner les contours de façon souvent inconsciente.  Qui, en sortant d’une séance mémorable, n’a pas ressenti ce flot d’images faisant l’effet d’une fontaine de jouvence, se retrouvant comme enrichi de mystère et d’enthousiasme ?

    Le but de cet ouvrage est de restituer cette sensation, d’ouvrir l’appétit du lecteur pour partir ou repartir à la découverte de ces continents oniriques  que sont les œuvres des grands cinéastes.

    Le cerveau humain est dynamique et plastique, les perceptions qui en découlent également, mais encore faut-il alimenter cette machinerie cérébrale de magie et d’ingrédients de qualité pour lui assurer un enrichissement durable. Les chroniques qui suivent, vous  procureront, je l’espère,  un menu diversifié et attractif pour ce faire.

     

    Certains esprits chagrins pourront se demander en quoi des fictions peuvent influencer favorablement le réel et pourquoi s’attarder sur des films marquants, alors que le monde environnant est le plus souvent à feu et à sang ? Je leur répondrai tout simplement parce que les faiseurs de l’actualité, qu’elle soit locale, nationale, ou internationale, ont régulièrement recours aux techniques du cinéma, à commencer par la mise en scène, à la psychologie de la perception, aux arrangements, à la scénarisation du tragique, à l’excitation des peurs, désirs, ressentiments et autres obsessions, via des dispositifs filmiques instrumentalisant la subjectivité spectatrice, et qu’il vaut mieux  continuer de se rendre au cinéma pour y découvrir « d’authentiques fictions » qui s’assument dans leur volonté de distraction première. Alors, un faux raccord, un faux direct, des dialogues artificiels ou non, demeurent au final de simples aléas techniques émaillant des tournages que l’on espère ludiques, et non des tentatives de propagande subliminale. L’idéologie n’est toutefois pas toujours absente de ces créations innocemment présentées comme divertissantes mais tel n’est pas l’objet de ce livre que de la traquer.

    Quel que soit le genre auquel appartient un film, qu’il soit  d’horreur, de fantastique, de comédie, d’auteur, qu’il bénéficie d’un gros budget ou non, l’expérience de transcendance émotionnelle peut se déclencher via tout projet, y compris de qualité moyenne. Elle dépend de nombreux facteurs, dont le plus important est la réceptivité psychique du spectateur.

     

    Si le cinéma est avant tout, comme le considérait Deleuze, « la mémoire du monde », et « l’espace de tous les possibles » selon Lukàcs, alors, que faire de jugements à posteriori sur la consistance et les qualités présentes ou non d’une manifestation essentiellement magique ? À savoir dépendante de milliers d’interactions échappant au domaine strictement rationnel, mais s’appuyant sur des contextes émotionnels, culturels, économiques, politiques, sexuels, temporels et donc métaphysiques, si variés, hétéroclites et contradictoires, qu’ils ne peuvent faire l’objet d’un avis, au sens strict du terme, sans passer à côté d’une part significative de leurs contenus respectifs.

    C’est pourquoi cet ouvrage ne s’inscrit pas dans une démarche critique. Il vise assez ambitieusement à transmettre cette capacité transcendantale tapie régulièrement dans les films, à en retirer la quintessence, qu’elle soit romantique, hédoniste, divertissante, nihiliste, futile ou métaphysique. Et à plus long terme, réaliser combien de simples films peuvent modifier votre point de vue sur la vie et cette dernière par la même occasion.

     

     

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  • Le Lob du Destin.

    Titres de chapitres du roman Le Lob du Destin (Éditions Salto, parution 7 décembre 2015) : Attendre plus. La perfection de l’ensemble vide. L’opinion courante. Ours déjanté. Crever sur le court. L’alternance des possibles. Un amour dont nous brûlions. Les toilettes de l’Assemblée nationale. Les Européens de la petite histoire. Un Droopy croisé avec un pitbull. Le déluge des fautes. L’hôtel-Dieu. D’Orange. Verticalité solaire. L’ère du primitif. La Source. Wild-Card. Synchronisme. Volée portée. Le ciel contre les yeux. Trancher dans le vain Crevaison dans l’intérieur Les assoiffés de l’entregent Du délitement général D’origine incontrôlée Vérone Le coup de plus Ex Nihilo Contre-attentes Chaotiste En toute décohérence L’immérité est la règle. Montées à contretemps. Les fragments d’Héraclite. Un parc humain bien réglé. L’insituable. Un combat asymétrique. Décentrer dans les nuages. Le cours du jeu. L’inapaisable. L’ordre établi. Via Sirius. Ça le fait. Kafka plantait des pensées. Vermine normative. La beauté d’une averse. Ligne solaire. Inchangé. Au courage. La balle à soi. La différence à l’impact. Coulure vitaliste. Prise neutre Le personnel humilié. Frapper au mieux. 17 hivers. Comme absenté. Aux frontons du cortex. Électrochoc.


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  • Un roman écrit, cela devient comme étrange. Il y est question d’un nihilisme total et absolu, celui qui s’empare y compris de la Foi, la faisant tourner à vide, dans une volonté de purification sans fin, à perte, avec la mort comme seul attribut existentiel, seul horizon déterminant le quotidien, dans une anomie illimitée, à la recherche de frontières disparues, réinventées, comme des fantômes de normes enfuies. « Le changement, fût-il miraculeux, réclame du temps pour s’accomplir, le bien et le mal cohabitent jusqu’à la victoire finale du premier. Comment savoir où commence l’un, où finit l’autre ? Le bien pourrait après tout n’être qu’un succédané du mal, il est dans les ruses de celui-ci de bien s’habiller et de chanter juste, comme il est dans la nature du bien d’être conciliant, jusqu’à la veulerie, la trahison parfois. » Le néant divinisé, dissolvant toute forme d’entendement commun, ne laissant plus que ruines, explosions et sacrifices à perte, aspirant à effacer un péché inexpiable. Des populations asservies à l’obscurité, en une pantomime sanglante et grotesque. L’inconnu devenu sanction, culpabilité, faute à expurger, à éliminer par le crime qui se présenterait en vertu, via une théologie de négation, désertée de toute affirmation en faveur du vivant. « Dans son infinie connaissance de l’artifice, le Système a tôt compris que c’était l’hypocrisie qui faisait le parfait croyant, pas la foi qui par sa nature oppressante traîne le doute dans son sillage, voire la révolte et la folie. Il a aussi compris que la vraie religion ne peut rien être d’autre que la bigoterie bien réglée, érigée en monopole et maintenue par la terreur omniprésente. » Tuer le doute et la Foi au profit d’un mimétisme comportemental automatisé, digne de la méthode Coué et des théories en PNL ou TCC : « Ne cherchez pas à croire, vous risquez de vous égarer dans une autre croyance, interdisez-vous seulement de douter, dites et répétez que ma vérité est unique et juste et ainsi vous l’aurez constamment à l’esprit, et n’oubliez pas que votre vie et vos biens m’appartiennent. » Demeure l’angoisse de l’absence d’un grand régisseur dans le visible le plus prosaïque : « On sait le ciel peuplé d’anges, l’enfer grouillant de démons et la terre couverte de croyants, mais pourquoi une frontière à ses confins ? Elle séparait qui de qui, et de quoi ? » Tout intérêt momentané doit être éliminé au profit d’une bataille à toujours plus généraliser, contre soi, contre tous, contre tout. Des corps à censurer, des libertés accusées, au profit d’on ne sait plus qui, ni quoi. Le manque du religieux muté en une abrasion barbare, faisant sauter tout ce qui pourrait encore séparer le temporel de l’infini ailleurs, à défaut de mener une guerre intérieure pourtant première dans tout texte fondateur, une guerre extérieure contre un ennemi protéiforme prenant le VISAGE DU MONDE en tant que tel. « Parfois, des semaines et des années durant, la vie manquait de tout, rien ne retenait le malheur qui déferlait sur les villes et les vies, sauf que c’était chose normale et juste, on se devait de constamment affermir sa foi et apprendre à narguer la mort. » La disparition de l’intime au profit d’un dehors tragiquement normatif et exclusif. Le drame qui est décrit dans 2084, c’est celui d’un règne exotérique et « pharisien » d’obséquiosité morbide qui se substitue à l’ésotérique réel pour ne plus proposer que des totems et des tabous sociétaux en lieu et place du Mystère, le bruit des armes effaçant le silence des âmes. Le tumulte des rapports de forces contre l’ascèse, la recherche d’un avènement au final moderne contre la tradition atemporelle. Le règne illimité du calcul, celui des moyens extérieurs, formels, violant toute intériorité, aspirant à INSTALLER la perfection, au détriment de la quête, la recherche d’un ordre conforme contre la connaissance de l'imperfection essentielle de l’humain, en somme : une immense occidentalisation de l’Orient. Ce roman traite donc non des émois de bourgeoises délaissées et de bobos désabusés, mais d’un négativisme négationniste de toute relation entre le bas et le haut, de l’involution métaphysique terminale à l’oeuvre sur nos écrans mondialisés. Un livre à lire, pour changer. « Dans le vide, la vie se fait bizarre, rien ne la retient, elle ne sait où s’appuyer ni quelle direction prendre. Tourner sur soi-même sans changer de place est une impression déplorable, vivre trop longtemps de soi et pour soi est mortel. La maladie abat de son côté bien des certitudes, la mort ne s’accommode d’aucune vérité qui se veut plus grande qu’elle, elle les ramène toutes à zéro. » Sommet de désagrégation religieuse, 2084 prolonge sur papier le délitement de sociétés autrefois organiques, déboussolées par une modernité sans boussole, livrées au mélange de tous les contraires falsifiés, dans un effondrement aux allures d’Atlantide démoniaque. Un infra monde où l’homme désirerait l’inévitable horrifique, et fuirait toute paix possible, sûr d’avoir à se reprocher le fait d’être encore en vie. Extraits de : Sansal, Boualem. 2084. La fin du monde. Gallimard. 2015.

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