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     Peter Sloterdijk, la Dianétique en bandoulière.

    C’est avec un entrain non dissimulé que nous avons accueilli cet essai du placide philosophe d’Outre-Rhin, dont le titre (comme son contenu) s’avère pour le moins accessible, contrairement à certaines de ses productions (par exemple « Ni le soleil, ni la mort. Jeu de piste sous formes de dialogues avec Hans-Jürgen Heinrichs, Pauvert, 2003 ; Pluriel, 2004) abusant  d’une terminologie gonflée aux néologismes de croissance parfois redondants. Le penseur émérite se propose durant 645 pages globalement limpides de brosser la perspective de nouvelles mutations afin de répondre à la crise mondiale désormais difficilement dissimulable par on ne sait quels artifices extatiques et oratoires.  

     

    Nous nous attarderons uniquement sur un chapitre particulièrement problématique de cette « louable entreprise » de refondation éthique à vocation populaire. Il s’agit donc de ce passage qui se veut simple Bulle, abstraction structurelle au sein même de la Table des matières en n’héritant pas d’un numéro de chapitre, et qui s’intitule donc : « Transition : Les religions n’existent pas. De Pierre de Coubertin à L. Ron Hubbard. »

     

    Quelle ne fut pas notre surprise de constater que sur trente quatre pages, l’auteur allemand fait montre d’une grande complaisance à l’égard de cette secte dont les activités criminelles sont régulièrement condamnées par différentes cours de Justice à travers le monde. Établissant un parallèle plutôt pertinent entre Pierre de Coubertin et Hubbard,  fondateurs de religions ascétiques déspiritualisées, Peter Sloterdijk écrit : 

     

    « J’aimerais rendre ici hommage au fondateur de la « Dianétique » comme à l’un des grands éducateurs du XXe siècle, dans la mesure où il a accru de manière décisive nos connaissances sur la nature de la religion, bien que ce soit pour l’essentiel de manière involontaire. Il a mérité sa place au panthéon de la science et de la technique pour avoir réussi une expérience psychotechnique dont les résultats importants concernent l’ensemble de la culture. Après Hubbard,  une chose est établie une fois pour toutes : la manière la plus efficace de montrer que la religion n’existe pas est d’en mettre une au monde soi-même. » p.141.

     

    Ce ton plus que laudateur laisse d’abord ébahi face à une pirouette que l’on pense parodiquement  passagère et dont son oeuvre abonde, mais, bien que régulièrement piquetée de pointes ironiques assénées  sans grande conviction (« L’art parmi les arts consiste depuis toujours, pour les plus grands charlatans, à distiller l’unique remède, la panacée, l’agent universel, que cela se fasse dans des alambics physiques ou moraux. » p.143), l’apologie à peine retenue se poursuit :

     

     

    « Je montrerai dans les pages qui suivent comment le génie d’entrepreneur et de chicaneur littéraire qui caractérisait Lafayette Ron Hubbard a mis à profit le principe actif de la religion formelle, dans sa version la plus abstraite, pour la campagne de promotion d’un produit lancé en 1950 et baptisé « Dianétique », avant de le transformer un peu plus tard seulement, par le biais d’une remise à niveau religioïde, en « Église » scientologique. » p.142.

     

    Il est donc question du génie littéraire (?) d’un gourou ayant à son actif quelques milliers de victimes, une place méritée "au panthéon" (!) de la science et de la technique, "d’une approche ingénieuse",  mais pas seulement, car l’effusion dithyrambique se poursuit  : 

      "Au fond, la Dianétique ne signifie pas plus, dans un premier temps, qu’une variante simplifiée et technicisée des hypothèses fondamentales de la psychanalyse : elle remplace allègrement la distinction freudienne des systèmes ou des états de champ bw et ubw (bewusst/unbewusst, « conscient et inconscient ») par la distinction hubbardienne entre l’esprit analytique (avec sa banque de mémoire claire) et l’esprit actif (avec sa banque de mémoire pathologique). » p.145.

     

    Que la doctrine de la Dianétique ait joyeusement plagié sans vergogne les dogmes primitifs de la psychanalyse ne fait aucun doute, de là à établir une équivalence conceptuelle qualitative, cela constitue une autre paire de manches à enfiler avec beaucoup plus de retenue stylistique.

     

    Il est important de noter l’absence de conditionnel dans les formulations et énoncés  repris bien souvent sans la moindre distanciation :

     

    « Les procédures dianétiques n’ont d’autres missions que la fabrication de clarifié »(sic) p.145.

     

    Le harcèlement systématique des ex-membres est considéré comme le simple travestissement d’une tradition religieuse  classique à l'égard des négateurs de Dieu, « Hubbard aurait mérité un prix Nobel » (p.150), et sa secte dans son traitement des apostats s’avère « hautement parodique » (ibid), voire coupable d'une « fâcheuse terreur psychique » (p.151).

     

    Faut-il rappeler que ce harcèlement « fâcheux » conduit régulièrement au suicide les ex-adeptes ou réfractaires subissant le prosélytisme démentiel véhiculé par ces acharnés de la normalisation comportementale, ces nazis chasseurs de fumeurs et autres consommateurs de produits déviants ?

     

     

     Plaçant Hubbard au même rang typologique que Sade et Raspoutine dans une perspective typologique assez sophiste, Sloterdijk touche plus juste quand il évoque un grand inspirateur du Gourou, à savoir Aleister Crowley, pourtant expert de la consommation de drogue et proposant une soupe syncrétique mélangeant un sous-nietzschéisme au matérialisme historique avec quelques gouttes de répugnante magie noire.

    « Après la mort de Crowley, en 1947, Hubbard a dû croire que la place de celui-ci était vacante et attendait un digne successeur. » p.155.

     

     C’est possible, bien que rien ne l’atteste. Mais affirmer d’un écrivain de S.F raté qu’il a fourni un éclairage précieux sur les conditions générales des créations de religion, le comparer à Bouddha, Lao Tseu, Jésus, Mohammed, Aristote, Kant, Schopenhauer, Freud, ou Bergson, c’est non seulement délirant mais dangereux car ce livre qui se présente simplement comme une méthode de développement personnel s‘adresse au grand public et est vendu comme tel.

     

    Non Mr Sloterdijk, la liberté de l’esprit ne passe pas pas le totalitarisme sectaire, il n’y a pas de comportements légaux à réformer par la violence de conditionnements subliminaux, ou via un harcèlement collectif qui s’assimile plus à du lynchage organisé qu’à une réelle envie de progrès social, l’éthique à proposer pour une société en crise ne peut se soumettre à une association de malfaiteurs et de déréglés mentaux jouant avec les lois et tentant d’influencer jusqu’au champ politique européen. L’ironie philosophique des cyniques et des sophistes en chambre doit se confronter à la dure réalité des faits : observer avec ravissement une organisation de psychopathes à l’oeuvre pour enrichir sa connaissance des mouvements religieux est non seulement éthiquement condamnable mais juridiquement discutable. Il est vrai que quand on élabore des « Règles pour un parc humain », la jonction avec cette organisation peut sembler couler de source. Il est bon de vérifier la qualité de cette dernière, certaines baignades s’avèrent  parfois létales.

     

     

     Tu dois changer ta vie.  Peter Sloterdijk. Libella Maren Sell, 2011, 654.p, 29 euros.


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    • 2666, pure violence.

      Se déclarer influencé par Cervantes et son Don Juan, Moby Dick de Melville, Borges, Kennedy Toole, Breton, Vaché, Jarry, Perec, Kafka, Lichtenberg, Wittgenstein, Tite Live, et autres Pensées de Pascal, c’est pour le moins placer la barre de ses intentions créatrices assez haut.

      « À cette exigence correspondent les efforts intensifs, où l’on voit presque poindre quelque passion et irritation, déployés pour arracher les hommes à leur enfoncement dans le sensible, dans la réalité commune et singulière, et pour relever leurs yeux vers les étoiles ; comme si, entièrement oublieux du divin, ils en étaient au point, comme le ver, de se satisfaire d’eau et de poussière. Jadis, ils disposaient d’un ciel muni d’une ample richesse de pensées et d’images. La signification de tout ce qui est se trouvait dans le fil de lumière qui le rattachait au ciel ; le long de ce fil, plutôt que de séjourner dans ce présent-ci, le regard glissait par-delà ce présent vers l’être divin, vers, si l’on peut dire, une présence dans un au-delà. Il a fallu user de contrainte pour diriger l’oeil de l’esprit vers le terrestre et l’y maintenir fixé ; et il a fallu bien du temps, tout un travail, pour faire entrer cette clarté, que seul le supraterrestre possédait, dans l’opacité et la confusion où séjournait le sens de l’ici-bas, pour donner de l’intérêt et une valeur reconnue à l’attention au présent en tant que tel, qu’on a nommée expérience. Aujourd’hui il semblerait qu’on ait affaire à une situation dramatiquement renversée, que le sens soit à ce point engoncé dans le terrestre qu’il faille déployer une violence identique pour l’élever au-dessus du terrestre. L’esprit montre tant de pauvreté qu’il semble, tel le voyageur dans le désert qui n’aspire qu’à une simple gorgée d’eau, n’aspirer tout simplement pour son réconfort qu’à l’indigent sentiment du divin. Et c’est à cela même dont l’esprit se contente qu’on peut mesurer l’importance de sa perte. »
      (Hegel, Phénoménologie de l’esprit, GF Flammarion, p.36).

      La redoutable absence du fil de lumière évoqué par Hegel ci-dessus, reliant les hommes au ciel, forme l’épicentre invisible de 2666, absence ouvrant un gouffre, celui de Santa Teresa, où disparaissent par centaines ces corps de femmes atrocement maltraitées. Il y est bien question, en permanence et sans retenue, d’un plongeon avide dans le sensible, le factuel, l’aveuglement subjectif des situations brutales, se découpant sans aménité sur fond d’inertie coupable.
      Même si du ciel, il est souvent question, comme pour ce shérif méditatif :

      « Cette nuit-là, il suivit le chemin des étoiles. En traversant le fleuve Colorado, il vit un aérolithe dans le ciel, ou une étoile filante, et fit un voeu de silence, comme sa mère le lui avait appris. (p.673)


      De croix à porter par toutes et tous, quelles que soient les réputations, il sera question.

      Si les personnages de Bolaño sont « portraiturés avec l’innocence de la mort », on ne peut s’étonner du goût de formol et de l’atmosphère de dissection cognitive qui se dégagent de ses pages.

      « Au début, il essaya de continuer, mais ensuite il se rendit compte qu’il courait le risque de tomber avec son fauteuil roulant dans la piscine et il préféra ne pas s’y hasarder. Lorsque ses yeux se furent habitués, il vit un rocher comme un récif sombre et irisé qui émergeait de la piscine. Il ne trouva pas ça étonnant.[…] Il s’aperçut alors que la piscine s’était vidée et que sa profondeur était énorme, comme si s’ouvrait devant ses pieds un précipice de carreaux noirs moisis par l’eau. Au fond, il put distinguer une silhouette de femme (même s’il était impossible d’en être sûr) qui se dirigeait vers les flancs du rocher. »

      p.82

      Les victimes deviennent des taches minuscules, perdues dans l’irrémédiable. On se veut sceptique et pragmatique :

      « -Et à qui faites-vous confiance ? lui avait demandé Morini.
      -Aux gens qui mangent lorsqu’ils ont faim, j’imagine, avait dit l’inconnu. »

      p.86

      Les célibataires vieillissent en voyages organisés, se confondent dans le chaos des aéroports, les écrivains sont pédants, arrogants, narcissiques et sectaires, les avions accentuent le retard des vies. La réification s’empare de nombreux protagonistes à l’oeuvre dans 2666, selon les haines des uns et des autres, le cortège des prédicats sans fondements défile dans leurs consciences avides de dominer ou de prendre des revanches mythico-narcissiques. Le rapport entre eux est le plus souvent fantasmagorique, subjectif, empruntant à toutes les déformations de sens possible, livrés qu’ils sont à une certaine inertie vacante. Rationaliste ironique, l’auteur revenu de ses idéaux de jeunesse (ultra-gauche), fétichise son sens des détails pour mieux se désengager émotionnellement d’un monde qu’il tente vainement d’arraisonner avec ses mots aussi lucides soient-ils. La cohorte des situations et faits amplifie la mélancolie de son approche, elle-même soulignant une désespérance dissimulée sous une cape stylisée par cette froideur contemplatrice de toutes les ambivalences humaines. Ambivalence pouvant faire basculer du bon ou du mauvais côté tel ou tel protagoniste, en une interaction cruelle et arbitraire de volontés illogiques. Son roman létal dépeint l’autonomie de destins malmenés par un magma d’indifférence, une forme d’impersonnalité insituable, invisible, inexistante, et pourtant active, tout particulièrement du côté de cette ville où s’accumulent absurdement les crimes les plus consternants. L’autre en soi est aboli par cette distance qui sépare les corps et les lieux, par le temps surtout. L’absence d’identification et d’empathie évite la souffrance mais ouvre au pire comme cette scène de lynchage d’un taxi pakistanais affublé de toute une symbolique négative par ce groupe pourtant fort civilisé d’intellectuels libertins. Sa mise à mort est implicitement désirée car ses seules remarques ont pu contrarier tout le mode de vie du fameux trio rapidement rattrapé par la hantise de ce passage à l’acte fulgurant, plus fulgurant que toute analyse philosophique possible. Seule surnage la lecture d’écrivains qui ne meurent jamais tout à fait tant qu’ils sont lus. L’oubli que l’on provoque artificiellement par la boisson et les femmes étant chargé de tout effacer :

      « […] car cette résignation n’était pas ce que communément on appelle résignation, ni même patience ou acceptation, mais plutôt un état de mansuétude, une humilité étrange et incompréhensible qui le faisait pleurer sans raison et où sa propre image, ce que Morini percevait de Morini, se diluait de manière graduelle et irrépressible, comme un fleuve qui cesse d’être fleuve ou comme un arbre qui brûle à l’horizon sans savoir qu’il est en train de brûler.»
      p.174

      La pratique du sarcasme court tout le long du récit, cette tendance à la moquerie poignante et amère, mais qui chez Rabelais renvoyait à la parole divine (Rabelais, éd.1994, 1218). Le Verbe muté en Chair et prêt à s’auto-dévorer pour lui donner sens ? Il n’en reste pas moins que cette manie constitue une agression de plus ou moins bon aloi, selon les circonstances dont les degrés varient à la lumière des qualités relationnelles.
      Si Schwob écrivait « J’ai appelé des hommes, et des excréments sont venus », Artaud pratiquait le sarcasme pour conjurer sa confusion intérieure. Hésiode faisant de Mömos (le sarcasme incarné) dans sa Théogonie, le rejeton de la Nuit noire (Mort), de Thanatos, d’Hypnos, des songes, et le frère de la Lamentation et de la Souffrance. Ce dieu ne savait que tout critiquer, rien ne trouvant grâce devant sa perfide lucidité, pas même le rien. Il se fit de ce fait bannir du ciel, le moqueur étant considéré comme un ennemi des hommes et des dieux selon Érasme (éd.1992,153). Son Adage n°474, « Momo satisfarcere », vise à le désarmer par l’innocence et la perfection des actions, mais c’est justement cette grâce qui fait lourdement défaut au monde dépeint par Bolaño. Tout au contraire, s’y déploie l’imparfait sous tous ses atours. La désidéalisation qui frappe le récit constitue la grande nourricière de ce mépris désolé et comme arrêté de stupeur, stupeur innervant tout particulièrement la partie des crimes. L’enchevêtrement des plans charrie blessures narcissiques, indignités, abandons, le tout nageant dans une résignation distante.

      Le monde littéraire, qu’il soit mexicain, chilien ou français (ces derniers étant régulièrement pris pour cibles) est dépeint avec dureté, un univers où règne l’ennui absolu, les artifices, la boursouflure égotique, les balbutiements techniques masquant mal la seule et centrale soif de reconnaissance animant les uns et les autres, au détriment de tous.
      Rien ne vient secourir les protagonistes de leur enfouissement progressif dans le dégoût, surtout pas l’esthétique qui se révèle en soi criminogène. En ce sens, l’influence de Jünger se fait sentir, même si retournée ironiquement contre ses thématiques. Diderot, en 1763, affirmait la beauté du crime, dans l’histoire, dans les arts et lettres, allant jusqu’à justifier les belles tragédies alimentant l’inspiration des créateurs. Les grands crimes portent l'énergie plus que les petites blessures, cette abjection éthique fournit en effet ici un roman fleuve totalement amoral.

      « Pendant un moment, tous les trois, souriant comme des écureuils, s’absorbèrent dans leurs margaritas, mais le silence devint de plus en plus insupportable, comme si dans leur intérieur, dans l’interrègne de silence, étaient en train de se former lentement les paroles qui se lacèrent et les idées qui lacèrent, ce qui n’est pas un spectacle ou une danse susceptibles d’être observées avec indifférence. »

      p.142

      L’humain pouvant seul se soustraire au bien de toute morale, contrairement aux bêtes, c’est notamment de l’énigme de cette soustraction dont Santa Teresa se fait le vortex. Une soustraction transcendante, involutive et spectrale, qui altère par sa capacité à renouveler les disparitions et la destruction de vies en plein essor. Une problématique différente vient s’ajouter à celle de ce mystère géographique, à savoir que la violence engendre aussi des pactes sociaux, des liens, des policiers, et fait vivre toute une civilité. Elle n’est donc pas stérile comme se bornent à le déclarer les moralistes du dimanche. Elle engendre des états, des armées et toute une partie de l’activité créatrice mondiale. C’est toute la théorie de Kant sur le caractère intentionnel du mal que le philosophe allemand déploie dans sa Critique de la raison pratique (1788, ch3), reliant le mal radical au choix de se soumettre au règne du sensible, des passions, et ce au détriment de la raison que l’auteur chilien vient contredire.

      En effet, Bolaño n’absout ni ne valorise aucun de ses protagonistes, mais n’évoque jamais l’idée qu’ils choisissent librement de s’abstraire à leurs devoirs moraux en une sorte d’aliénation volontaire. Bien au contraire, il semble assister à leur subversion, leur submersion existentielle par une sous-réalité invisible dont les tenants et aboutissants échappent à tout raisonnement logique. Si la violence n’est pas le mal en soi pour Kant et que son apparition ne peut s’effectuer que dans la combinaison perverse de la raison et des passions, alors que le bien s’y articulerait par un compromis vertueux, ces beaux principes volent en éclat face au caractère aléatoire et chaotique du monde tel qu’ils se déploie dans 2666.

      « Le hasard, au contraire, est la liberté totale à laquelle nous sommes abouchés du fait de notre propre nature. Le hasard n’obéit pas à des lois, ou s’il y obéit, nous ne les connaissons pas. »

      p.148

      La violence et ses effets maléfiques contaminent toutes les intentions, toutes les positions, dessinant un faux néant démesuré et haineux accolé à la ville, ouvert et circulant dans ses artères comme une arme bactériologique, dont aucun masque ne pourrait plus contenir les effluves fortement terminales.

      Dans ce roman sans fin, on ne cherche pas à réconcilier l’irréconciliable.
      Parfois, on envisage l’évitement :

      «-L’exil doit être quelque chose de terrible, dit Norton, compréhensive.
      -En réalité, dit Amalfitano, je le vois à présent comme un mouvement naturel, quelque chose qui à sa façon, contribue à abolir le destin, ou ce que communément on considère comme le destin.
      -Mais l’exil, dit Pelletier, est plein d’obstacles, de sauts et de ruptures qui se répètent plus ou moins et rendent difficile la réalisation de tout ce que l’on se propose d’important.
      -C’est en cela justement que consiste l’abolition du destin, dit Amalfitano. excusez-moi encore une fois.“

      p.189

      « Pelletier et Espinoza se découvrirent ce soir-là généreux, éblouis par l’éclat de leur propre vertu, un éclat qui ne dure pas longtemps très certainement (car toute vertu, sauf dans la brièveté de la reconnaissance, est privée d’éclat et vit dans une caverne sombre environnée d’autres habitants, dont certains très dangereux), et qu’ils achevèrent  […] »

      p.75

      Entre deux interrogations sur le sort, l’auteur évoque la condition de l’écrivain, souvent tributaire d’un État, ce dernier l’observant avec condescendance, comme un raté, un exorciste ou un démon.


      L’écrivain qui doit perdre son ombre et toute trace de lui-même pour se faire réceptacle du monde qui l’entoure. Absence accueillant toutes les présences, sacrifice de soi pour rien. (p.193 à 197).

      Les passages d’une superbe poésie s’enchaînent :


      « La réalité sembla se fendre comme un décor en papier, et en tombant ce décor laissa voir ce qu’il y avait derrière : un paysage fumant, comme si quelqu’un, peut-être un ange, était en train de faire des centaines de barbecues pour une multitude d’êtres invisibles. »

      p.215

      Toutefois, l’exagération étant une forme de politesse admirative, l’addition descriptive des crimes de Santa Teresa frisant le grotesque avec ce luxe de détails quelque peu répétitif qui jette une impression plus que mitigée sur les goûts de l’auteur. Le virus des assassins l’a sans doute contaminé pour s’y attarder aussi lascivement.

      Si pour Ferré, «La lumière ne se fait que sur les tombes», ceci expliquerait pourquoi elle brille si peu dans ce roman ou les cadavres s’éclipsent, et sont ravis aux familles et à l’ordre civilisationnel…

      « Un mouvement où se devinaient sarcasme et moquerie, à moins que derrière les rideaux l’homme ne fût en train de se déshabiller ou de se liquéfier, ce qui, ça ne faisait pas de doute, n’était pas le cas, un mouvement où plutôt une série de mouvements qui ne signifiait pas seulement sarcasme mais également méchanceté, assurance et méchanceté, une assurance évidente[…]. »
      p.109
      En escamotant littéralement les mobiles des crimes, en ôtant l’idée d’une causalité entre eux, en se contentant de décrire l’amoncellement de l’atroce, Bolaño refuse la position d’un Antigone assumant une finalité criminelle. Non hégélien, son roman ne renvoie pas le négatif à l’effectivité positive de l’éthique, et surligne au contraire le clivage entre moralité et effectivité mondaine.

      Toute contrainte qui conserve ou détruit est violence, de l’enseignement à l’électricité, tout roman est une violence faite au repos des êtres.


      La particularisation et la fragmentation discursive de 2666 expose le monde à l'indéterminé de l'universel, ou l’inépuisable des singularités forme un ressac monstrueux et au final uniforme.
      Car l’indéterminé est indémontrable, le tenter, c’est se tirer une balle dans les mots. Avec 2666, Bolaño a rencontré les bornes de la nature, aux confins de l’imaginaire, quand la maladie guette et que la mort se charge de stopper la quête.

      Testament géométrique se perdant au final dans l’inessentiel, qui ne contient ni n'exprime plus que l'inorganique de charniers, la totalité de cadavres absentés, c’est une somme de décomposition qui nourrit ce roman carne. En lui, les individus sont happés par l’humus, la terre domine le ciel, l’infra le supra, il n’y règne qu’une métaphysique du constat avarié, résigné. Le genre est supplanté par la mort, elle seule ouvre une porte au mystère, mais l’auteur ne fait que flirter avec cette zone, jamais il n’envisage de l’entrebâiller, athée résolu qu’il est.

      Ne demeure plus que le souvenir fumant de cette violence totalisante, qui laisse des décombres et puis s’étiole. L’on pourra prêter longuement un quelconque secret indicible à ce roman, lui accoler une ontologie de la barbarie, une pincée de critique mondialiste, marxiste ou une approche poético-mathématique sous perfusion wittgensteinienne, il ne s’y trouve selon nous que la démarche constante, aride et obstinée d’un romancier à rendre compte de son imaginaire, assez en phase (même poétique) avec les horreurs du monde moderne. Ironiquement et paradoxalement (tant l’auteur se positionnait dans ce courant dénonçant les errements idéologiques dudit philosophe), « 2666 » image parfaitement cette phrase de Heidegger dans Être et Temps :

      « La violence du projet ne devient-elle pas alors libération de la réalité phénoménale non-déguisée du Dasein ? »

      (Être et Temps,Trad. Emmanuel MARTINEAU, éd.Hors-Commerce, p.243).

      En somme, nous pourrions dire que 2666 redouble ses crimes, les prolonge, les enlumine, plutôt que de les apaiser, histoire qui, rappelons-le, est inspirée d’évènements bien réels (https://fr.wikipedia.org/wiki/Meurtres_de_femmes_de_Ciudad_Juárez) s’étant déroulés au Mexique. Mais là où le roman du chilien dérange grandement, c’est dans son accusation implicite à l’égard de toutes les autorités sociales, qui très nettement, sont décrites comme complices, tant par un laisser faire, une indifférence cynique, une complicité malsaine, voire une implication directe.


      Les centaines de victimes sont socialement défavorisées, n’intéressent pas les élites, bien au contraire, elles peuvent sans nul doute s’avérer utiles pour des expériences, qui sait, pour faire avancer le progrès ?

      Le recouvrement du réel par les fautifs est sans nul doute en jeu, son découvrement par Bolaño demeurant ambivalent du fait d’un style souterrain s’accordant parfois trop bien avec l'objet de son exploration pour s'en dissocier éthiquement d’une quelconque manière. Demeure cette oeuvre, plantée dans les eaux de l’amnésie, blafarde et sanglante, déchirée de rictus dangereusement hostiles.

       


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    à paraître

    Vive le mécénat !

     

     


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    Tout humain a besoin d’espérance, de connaissance, de rêve, et c’est la mission centrale du cinéma que de répondre à ces attentes vitales.

    Un bon film raconte le monde et réalise un processus de réverbération chez le spectateur : il lui permet de se distancier de sa propre existence tout en s’en rapprochant. Si loin, si proche, l’objet filmique peut stimuler l’empathie, la sensibilité, l’imaginaire et parfois la lucidité. Nous gardons toujours  des souvenirs vivaces de nos premières expériences dans les salles obscures. Notre passé s‘organise souvent autour de ces souvenirs, permettant au présent de prendre un élan différent, enrichi d’autres visions, d’autres perceptions du monde.

    Sans narration, l’esprit humain perd son sens de l’orientation, et face au chaos du monde, pouvoir se retrouver dans une histoire revient à s’éclairer comme les anciens auprès des mythes.

    Un grand film confère à l’existence de nouvelles sensations, de nouvelles directions possibles. Il permet d’envisager autrement son propre positionnement mondain, ses propres attentes, dont il sait redessiner les contours de façon souvent inconsciente.  Qui, en sortant d’une séance mémorable, n’a pas ressenti ce flot d’images faisant l’effet d’une fontaine de jouvence, se retrouvant comme enrichi de mystère et d’enthousiasme ?

    Le but de cet ouvrage est de restituer cette sensation, d’ouvrir l’appétit du lecteur pour partir ou repartir à la découverte de ces continents oniriques  que sont les œuvres des grands cinéastes.

    Le cerveau humain est dynamique et plastique, les perceptions qui en découlent également, mais encore faut-il alimenter cette machinerie cérébrale de magie et d’ingrédients de qualité pour lui assurer un enrichissement durable. Les chroniques qui suivent, vous  procureront, je l’espère,  un menu diversifié et attractif pour ce faire.

     

    Certains esprits chagrins pourront se demander en quoi des fictions peuvent influencer favorablement le réel et pourquoi s’attarder sur des films marquants, alors que le monde environnant est le plus souvent à feu et à sang ? Je leur répondrai tout simplement parce que les faiseurs de l’actualité, qu’elle soit locale, nationale, ou internationale, ont régulièrement recours aux techniques du cinéma, à commencer par la mise en scène, à la psychologie de la perception, aux arrangements, à la scénarisation du tragique, à l’excitation des peurs, désirs, ressentiments et autres obsessions, via des dispositifs filmiques instrumentalisant la subjectivité spectatrice, et qu’il vaut mieux  continuer de se rendre au cinéma pour y découvrir « d’authentiques fictions » qui s’assument dans leur volonté de distraction première. Alors, un faux raccord, un faux direct, des dialogues artificiels ou non, demeurent au final de simples aléas techniques émaillant des tournages que l’on espère ludiques, et non des tentatives de propagande subliminale. L’idéologie n’est toutefois pas toujours absente de ces créations innocemment présentées comme divertissantes mais tel n’est pas l’objet de ce livre que de la traquer.

    Quel que soit le genre auquel appartient un film, qu’il soit  d’horreur, de fantastique, de comédie, d’auteur, qu’il bénéficie d’un gros budget ou non, l’expérience de transcendance émotionnelle peut se déclencher via tout projet, y compris de qualité moyenne. Elle dépend de nombreux facteurs, dont le plus important est la réceptivité psychique du spectateur.

     

    Si le cinéma est avant tout, comme le considérait Deleuze, « la mémoire du monde », et « l’espace de tous les possibles » selon Lukàcs, alors, que faire de jugements à posteriori sur la consistance et les qualités présentes ou non d’une manifestation essentiellement magique ? À savoir dépendante de milliers d’interactions échappant au domaine strictement rationnel, mais s’appuyant sur des contextes émotionnels, culturels, économiques, politiques, sexuels, temporels et donc métaphysiques, si variés, hétéroclites et contradictoires, qu’ils ne peuvent faire l’objet d’un avis, au sens strict du terme, sans passer à côté d’une part significative de leurs contenus respectifs.

    C’est pourquoi cet ouvrage ne s’inscrit pas dans une démarche critique. Il vise assez ambitieusement à transmettre cette capacité transcendantale tapie régulièrement dans les films, à en retirer la quintessence, qu’elle soit romantique, hédoniste, divertissante, nihiliste, futile ou métaphysique. Et à plus long terme, réaliser combien de simples films peuvent modifier votre point de vue sur la vie et cette dernière par la même occasion.

     

     

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  • Le Lob du Destin.

    Titres de chapitres du roman Le Lob du Destin (Éditions Salto, parution 7 décembre 2015) : Attendre plus. La perfection de l’ensemble vide. L’opinion courante. Ours déjanté. Crever sur le court. L’alternance des possibles. Un amour dont nous brûlions. Les toilettes de l’Assemblée nationale. Les Européens de la petite histoire. Un Droopy croisé avec un pitbull. Le déluge des fautes. L’hôtel-Dieu. D’Orange. Verticalité solaire. L’ère du primitif. La Source. Wild-Card. Synchronisme. Volée portée. Le ciel contre les yeux. Trancher dans le vain Crevaison dans l’intérieur Les assoiffés de l’entregent Du délitement général D’origine incontrôlée Vérone Le coup de plus Ex Nihilo Contre-attentes Chaotiste En toute décohérence L’immérité est la règle. Montées à contretemps. Les fragments d’Héraclite. Un parc humain bien réglé. L’insituable. Un combat asymétrique. Décentrer dans les nuages. Le cours du jeu. L’inapaisable. L’ordre établi. Via Sirius. Ça le fait. Kafka plantait des pensées. Vermine normative. La beauté d’une averse. Ligne solaire. Inchangé. Au courage. La balle à soi. La différence à l’impact. Coulure vitaliste. Prise neutre Le personnel humilié. Frapper au mieux. 17 hivers. Comme absenté. Aux frontons du cortex. Électrochoc.


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