• Spider, bouts de carreaux dans la manche.

     

    D'abord ces taches où il faudrait distinguer  quelque chose.  Le train débarque son plein de voyageurs, le dernier a descendre est malhabile, semble surpris et inquiet par tout l'environnement ferroviaire, sort en susurrant de sa poche un papier qui devrait le guider dans le dédale des rues, s'arrête pour ramasser des détritus, c'est pas en bas il croit, son papier dit pegge street, au 71, c'est  rouge et marron, il cogne, une Miss Wilkinson ouvre, lui c'est Cleg.  L'immeuble est propre, les murs sont tout de même fatigués, la salle d'accueil présente des carreaux de couleurs passées, un homme usé partout le national geographic d'une loupe, l'interroge sur le scorpion, le prenant pour un ancien de l'Afrique, il ne faut pas sortir nu-pieds en Afrique, il ne faut pas non plus faire confiance à ce qu'il dit, c'est Terrence, et il parle de se faire  piquer par un scorpion,  de connaître une agonie de 17 heures, ces bêtes là, ça se cache au fond des chaussures, Cleg n'aime pas qu'on porte sa valise, on le conduit vers sa chambre,  pourvue du strict nécessaire, moins que peu. Une cheminée, on ne sait, un évier, il sent des odeurs, ses vêtements ? Pas encore déshabillé, le bain est près. L'eau est saumâtre, boueuse et claire à la fois. Il s'y terre, ânonne des sons indicibles. Il faut défaire la valise, qui contient des ficelles et puis rien. Un cahier quand même, à dissimuler dans la table de nuit, où sous le tapis, Kitchener street, Ondurman close, suivre le canal, Kitchener street, maman, la nuit est passée. On ne fume pas au lit ici.  Les lits sont assez spéciaux, on s'y fait après quelques années, et si lui ne veut pas y rester si longtemps, la vie est parfois brutale, dans un asile, on peut y rester pour toujours, c'est l'habit qui fait l'homme, plus il y a d'habits, plus il faut d'hommes, les bancs dehors sont tout jaunes, il peut y fumer et partir errer au bord des voies ferrées, entre les palissades, découvrir un potager et des cabanons de fortune.  Ramper dans l'humus à  la recherche de sa mère, avec qui il voudrait encore être. Sa maman, elle était si...

    Corned beef, Liver sausage, keep britain tidy, photo de pâturages vallonnés,  dans un café terne. Après la pause, retourner aux activités de jardinage, tout tremblant, les autres remettent leur dentier en place, leur queue au centre du pantalon en riant, lui reconstitue un puzzle. Assez splendide.  Ses cahiers sont hachurés de griffonnages illisibles pour le commun, comme le sens de la ville pour ses esprits. Que fait ce vélo, ces rideaux ouvrent sur une famille avec  un enfant habile de ses mains derrière la fenêtre, un enfant, son moi dédoublé, il scrute et parle avant eux pour dire la même chose. C'est dans sa tête peut-être ? The Dog and Beggar est ouvert, on y sert de bonnes bières, les filles y sont légères, montrent leurs seins à l'enfant,  Cleg est terrorisé, papa ? Papa ? Mais ce n'est pas lui. Le gamin racle son assiette avec la fourchette, ça exaspère le  papa, Dog and Beggar, la mère vivait dans l'Essex, il y avait des toiles aux arbres, comme des toiles d'araignée, ça  ressemblait à de la mousseline. Si on sait les regarder, on voit des œufs  Toute sèche et vide, une fois la toile faite, elle peut s'en aller mourir, l'araignée. On confie la maison au gamin. Oui, tout ressemble à de la mousseline, à de grandes roues brillantes, mais ce ne sont que des paquets de larves.  Elle s'en va en traînaillant.  Le gamin aussi tend des fils, dans sa chambre. Pendant que les parents s'amusent, un gin-orange, une pinte,  les autres femmes parlent de les finir à la main dans ce bouge, des grosses pouffes bien joyeuses, mais lui revisite son passé, et ne semble pas tout apprécier. « Les anglais ont débarqué », seul moyen de se débarrasser des clients type rognure qu'elles disent. Lui ne se débarrasse pas de son passé.  L'air refoule, toute l'installation est pourrie, le père est plombier, il faudra voir ? Toutes les mêmes, sauf celles qui ont trois seins, comme cette française de Manchester, le plombier c'est un peu lui quand la pute le branle sous un pont, Spider le petit, aussi. Sa grosse araignée au plafond, qui rampe, rampe, rampe, et divise l'espace de sa mémoire.  Il est parfaitement peigné lui, et il chantonne.  Ses puzzles ne vont pas,  mais il veut les faire aller, alors il jette tout au sol. Son pantalon est trop court, sa veste élimée, mais sobre. L'usine à gaz le fascine, parce qu'elle est dangereuse.   Ça sent le gaz partout.  Le père veut un grand scotch, ça marche. Les putes l'apprécient, il est classe.  Sa femme se fait belle, pour voir son père. Spider joue avec ses cordes, mais il sait tout. Le vélo qui mène le père près du pont désert, la nuit, la lampe à pétrole qui  illumine le cabanon, la fille ivre qui titube dans le potager et trébuche en riant, elle se prend des gamelles, mais ça  ira mieux dans une minute.  La femme le cherche dans le pub, mais il est déjà affairé ailleurs, pinte de bière, chips,  Bill Cleg alias Spider note tout, Salisbury Hôtel, potager, ciel étoilé, escarpin oublié dans les herbes, gémissements des trains et des amants, regard de défiance du mari surpris, coup de pelle sur l'aimée, il faut l'enterrer peut-être.  Sous les salades, la pute baille en fumant, il fait frais, le sol résiste, une tombe ça prend du temps.  Les amants boivent et se réjouissent devant la dépouille. Elle fond, elle s'en fout, des voisins, de tout, ils rejoignent le 29, la mère est remplacée.  « Barrez-vous bandes d'ordures où je vous bute tous, je suis espagnol et  il ne faut pas me parler de nonchalance où je vous arracherai le cœur à la truelle ». Ça c'est les gens qui vivent maintenant avec Spider. Les bouts de carreaux dans la manche, les mégots repris au sol, la tranchée artère qui fait envie. Le directeur est tout vert et marron,  il dit que ça peut crever un oeil, bacon egg, cheese, cigarettes, mauvais sandwich, les pâturages, la tasse qui répugne, comme la lumière de la rue Kitchener, le bridge café, le 29 avec sa mère de famille et son ange en poussette, The dog and Beggar, les échafaudages fleuris, le vent inutile, frêle, les souliers qui raclent les trottoirs, le canal déserté, avec rien à contempler. Spider pense à cette fille qui a remplacé sa mère, elle le trouve étrange, en lui faisant son toast, le père rentre, il amène des abats, le gamin leur dit qu'ils sont des assassins, il leur dit enfant et adulte, en une même seconde, plié contre l'humus, avant, après, douce nuit sacrée, tout est calme, lumineux, autour de la Vierge, la mère et l'enfant, si tendre et délicat, « dors en paix,  dors en paix », pas sûr. Spider c'est Dennis en fait, un gamin seul, qui s'ennuie, il invente peut-être tout, pour passer  le temps. Il doit avouer qu'il n'y croit pas. Tout ira mieux, la mère a ramené un truc extraordinaire à manger même s'il a l'air monstrueux, genre d'anguille verdâtre.  Spider a emprunté un trousseau de clefs, avec un anneau,  la directrice le fouille, juste des cordes, des plumes, mais les clefs étaient dans la serrure. La directrice de l'asile ressemble à une catin, comme celle qui a contemplé sa mère enterrée, ailleurs, dans sa tête en tout cas. Les cordes relient la porte à la lampe,  démultiplient l'espace, stérilement.  Il a actionné la cuisinière, concrètement. La pute est morte. Dieu tout-puissant, il a fait ça, il a buté sa mère.  Prk 315 K, la bagnole est lustrée, ouverte, « prêt à revenir chez eux? », il veut une clope,  on l'attend, hors de l'asile.  

     

    Dans sa famille ? Mais laquelle... 

     


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    Le précipitement vers l’évocation barbare des faits divers qui s’étalent dans une banalité assignée à une angoisse collectivisée ne provient pas de nulle part. Il est le résultat d’un capitalisme qui absolutise chaque accident, chaque folie privée, en leur conférant une valeur marchande rentabilisée par sa médiatisation dépossédée de toute déontologie responsable. La structuration de ces nouvelles s’organise autour du principe de l’exposition. Tout s’expose, et chacun est sommé de devenir spectateur de l’insigne. Une starlette peint son chat en rose qui en meurt, un cousin viole sa soeur avec le chien du grand-père, une actrice se pend après avoir consommé de la vodka, on retrouve une tête dans un frigo, un enfant dans une poubelle, dix voitures brûlées, affrontements autour de stades, dégradations de sépultures, clips de surenchère vulgaire, qu’importe, le tout est de retenir l’attention, acheter du temps de cerveau pour des gens que l’on enterre avant même leur mort effective. Le défilé obscène de ces prétendues informations qui n’informent rien sinon l’état d’abrutissement organisé d’une société farcie d’ennui renseigne sur la volonté des instances économiques de maintenir dans cet état d’hallucination passive des masses ainsi contrôlées, anesthésiées, fondamentalement terrorisées. 
    L’invocation profane de ces agences d’information vise l’intérêt des sens, et pour ce faire, se vautre dans une parodie de film d’horreur, parée d’une objectivité faussement éthique.
    Ils rendent compte de ce qui advient, dans une cour, une rue, un immeuble, comme si cela concernait le destin d’un peuple. L’être au temps présent, stationnant débile, dans le reflet d’une pseudo actualité décidée par des financiers s’enfonce dans la profanation de la raison.
    Le vagabondage cérébral induit par l’afflux permanent des médias vomissant leurs infos-fragmentations continues visant primitivement à se faire remarquer, en une monstration monstrueuse, débouche sur une observation stupide de faits qui ne concernent de fait personne hormis les victimes et leurs entourages immédiats. En s’emparant de ce qui devrait demeurer dans des sphères privées, en prétendant que cela concerne une attention collective, l’on légitime une excitation à reproduire de tels agissements, histoire de gagner le droit d’entrer à son tour dans le cyclone de cette actualité factice. 
    Aucune manifestation révélante, un simple vomi de contingences se voulant explicites, dont l'implicite invite à la condamnation, l’indignation, l’identification pavlovienne, le dégoût, le jugement, tout un monde de réaction, d’interaction subjective alimentant forums, agoras désincarnées, assurant la perpétuation parasitaire dudit flux. La défécation du factuel, en un bruissement informe de faux signes visant à brouiller la raison, lui interdire l’accès à sa propre souveraineté, s'appuyant sur ses bases subjectives, affectives, irrationnelles. L’expérience des faits est rendue impossible par ce visionnage du monde, et de fait, les citoyens se comportent en spectateurs de l’ignoble, filmant ces faits assez peu divers, n'intervenant que rarement, apeurés par leurs propres ombres. L’autel de la religion capitaliste est un écran interactif, formant ce vortex médiatique qui avale toute authenticité dans son irradiation colorée, sa formulation chatoyante et tournoyante de ce chaos qu’il met en scène à la vitesse de la lumière faisant mouche. L’insignifiance constitue sa ressource première. L’inaptitude pratique du consommateur à pouvoir intervenir autrement qu’en un déluge de réactions émotionnelles permet à ce cirque virtuel d’étendre sa toute-puissance sans la moindre opposition. 
    L’appareil logique est littéralement déphasé par ce règne là, incapable de glisser un dés-aveuglement qui serait pourtant de salubrité publique. La richesse de pourvoyance en « infos » est infinie, comme un concierge qui noterait chaque passage de chaque voisin sur un calepin, en notant les tenues, leurs couleurs, le timbre de la voix, qui est avec qui ce soir, la vie de l’immeuble réduite à des notes factuelles retransmises sur grand écran. Seule une action distanciante, voire dissolvante, de ces médias délétères, qui se dédoublent en parodies d’eux-mêmes via des sites de désinformation ludique aussi vains que leurs grands-frères, formant un mixte de vrai-faux schizoïde et crédible, ouvre un horizon à la conscience aspirant aux visions non fécales. Il faut poser un voile sur cette découvrabilité délirante, révélation pré-éclose de toute insignifiance, un voile de pudeur et d’intelligence, sur ce hochet pré-consommé de crétinerie facilement assimilable, un voile de connaissance et de spiritualité, un voile censurant ce déluge de pourriture infra-humaine de consécration informe. L’information mainstream est équivalente à ces jeunes gens qui fracassent des centaines de tombes sans vraiment savoir pourquoi, histoire de « visiter des lieux abandonnés ». L’information occidentale visite elle aussi la vie de ces cités comme ces jeunes de Sarre-Union, dans la stupidité et l’ignorance futile.


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    Le moralisme progressiste, égalitariste, matérialiste, faussement laïc et universaliste, s’avance violemment aux quatre coins du monde, paré des ailes du pacifisme, dans un premier temps d’abord. Quand le bombardement médiatico-politique ne suffit pas, ce sont pourtant des bombes bien de chez nous qui pleuvent assez rapidement sur les peuples récalcitrants, les prétextes ne manquant jamais, et à défaut, on finit par les inventer. L’idéal technocratique, individualiste et au final nihiliste (à savoir refusant toute idée de transcendance authentique) sous-tendant l’édifice occidental, se déverse à travers tous ses vecteurs communicationnels, unis dans une même haine du fait religieux ainsi que des modes d’organisation ne se soumettant pas au joug de cette influence infatuée se voulant sans bornes ni interdits. À l’occasion de l’affaire «Charlie» (une tuerie qui n’aura qu'à peine retenu l’attention dans des dizaines de pays déstabilisés par nos multiples ingérences, et où meurent lors d’attentats à peu près quotidiens des centaines de civils), l’on a pu observer le plus absurde recours à une terminologie relevant du sacré : « 
    "Charlie Hebdo" et les caricatures : le blasphème est un droit sacré, il doit être garanti », « l’union sacrée », « droit sacré ». Pourtant, notre humanisme ne repose plus que sur un magma informe, matrice virtuelle athée ou plus sûrement indéterminée, débordante de présupposés mollement bienveillants, totalement étrangers à l’humanitas grecque, qui était plus qu’éloignée de quelque déterminisme profane que ce soit (génétique, économique, racial ou culturel), et s’est avérée être la fondatrice de cette civilisation européenne happée qu’elle est par son anomie contemporaine. Cette source historique se reliait de façon indissociable au divin. De quel idéal, de quel esprit, les quelques millions de français descendus dans des rues hagardes, le 11 janvier 2015, se voulaient les défenseurs ? Du droit de rire de tout, de la liberté d’esprit, du droit de blasphémer. En somme, du droit à la frivolité, au jeu innocent.

    Rire de tout, liberté d’esprit ? Tartuffferie ! Le lendemain même de cette marche citoyenne, un humoriste était traîné devant des tribunaux pour une blague ambivalente et plus d’une cinquantaine de citoyens étaient emprisonnés pour délit d’opinion.
    Le « terrorisme » s’accorde parfaitement avec la société du spectacle en une synesthésie totale, happant les masses dans une réaction spasmodique et névrotique sans profondeur ni distanciation, via une passivité totale, dont l’indignation pavlovienne élude toute possibilité de réflexion, comme ces automates télévisés revêtus de perfection factice dans leurs uniformes adaptés aux lanceurs d’odes et de sermons frelatés, toujours prodigues en dénonciations embaumées, sans la moindre capacité de déconstruire ce qui a mené au surgissement de ce qu’ils nomment barbarie.

    La réaction identitaire, visant un réenracinement multiforme, allant du régionalisme au catholicisme en passant par un pur nationalisme étatiste sur fond de rejet islamophobe et ethniciste ne rompt en rien avec ce processus de dépossession symbolique. Elle n’est que négation, rejet, refus, dégoût, lassitude, révolte tournant
    à vide, exaspération économique, sans projet, sans vitalité, dépourvue d’une santé et d’un avenir la véhiculant.
    L’ingénierie sociale passe par le tri des humains, la sélection eugéniste, le clonage, l’information totalitaire, car telle est notre actualité, celle de l’ère techniciste qui a réussi son araison totale des consciences en un management subliminal dont l’obscénité marchande s’accorde au mieux avec les pratiques de l’industrie pornographique, dans le couple excitation-consommation à la base de tout l’édifice occidental. 
    Nos libertés sont celles que des think tank fournissent à notre insu, prônant des choix d’artifices, visant la redéfinition des ultimes pôles identitaires naturellement organiques, familiaux, sexuels, pour nourrir un immense laboratoire de sélection contre-nature, de répliques involutives allant des OGM aux manipulations sur les embryons humains. Le génie génétique, c’est le viol de l’ADN au service d’un biopouvoir aveugle à ses propres apories, indifférent à la dévastation de l’écosystème (hormis via des conférences internationales débordantes de duplicité). L’intégrisme occidental, c’est tout cela, et dans le même temps, la volonté d’imposer ces redéfinitions trans-genres, ce biologisme indéfiniment progressiste, cette marchandisation de tout, du moindre organe au dernier album musical, faisant du monde un marché où se servir, des rues, des femmes, de la violence et des jours un almanach d’options factuelles à consommer, du jeunisme à la féminitude.
    Nos Jihabs présentent cinquante nuances grisâtres ouvrant sur des jeux faussement masochistes mais réellement rentables, nos libertés sont des godemichés en formes de jouets pour bébés, du transhumanisme larvaire, un cyberespace hypnotique, des partouzes du FMI aux transes ahuries sous bières devant des clubs de football pour mercenaires décérébrés diffusés sur des écrans de vacuité. Nos libertés sont des caméras de contrôle au service d’une vidéosurveillance généralisée bientôt complétée par des Drones légalisés, des pointages, des gsm, des ondes Wifi, des filtrages, des traçabilités de tous les instants, des cartes bancaires, du marketing politique, des marques imposées à la vue, un monde de publicités souillant jusque l’inconscient, une novlangue imposant ses ukases, ses interdits du jour (« dérapages », « vivre ensemble », « respect », « tolérance », « différence » et autres coquilles vides chargées de réguler les moeurs et les humeurs), ses transgressions imposées, des codes faits sur mesure par un patronat et des élites culturelles déconnectées de tout éthos, formant un immense consortium de falsification du réel, hostile à toute forme d’intériorité sommée de s’ouvrir au règne d'une transparence aux influences tentaculaires, un atomisme communautariste facilitant les divisions et le contrôle des masses, en bref, une immense aliénation collective qui ne dit pas son nom. Si, reste le droit au blasphème.

    Mais sans la moindre orientation spirituelle, sans la moindre éducation religieuse, que peut-il rester d’un blasphème sinon son ombre dédoublée la plus primitive : la profanation. Que faire ? Réétudier, et ce, dès le cours primaire, le Coran, la Bhagavad-Gîtâ, la Bible, les Psaumes de David, Le Livre des Morts, Homère, étudier les racines du chamanisme, de l’antiquité qu’elle soit latine ou égyptienne, étudier toutes les traditions qui ont fondé ce que l’on nomme civilisation plutôt que s’indigner, comprendre plutôt que juger, s’éveiller plutôt que s’endormir devant la nouvelle star, le dernier homme.


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    Fille en bleu, Céline, qui traverse la forêt en reniflant, longe un monastère tout en sobriété, s’immobilise, repart. Lapin fusant en diagonale, soupir. Des ouvriers s’activent autour d’une grue orange, installant des palettes, sifflotent pendant qu’elle prie devant son lit à couverture marron. Encadrée de religieuses, elle se rend au déjeuner. « Puis j’ai entendu une voix terrible et inouïe me dire comme une apparition ...», « vois qui je suis », « je vis comment chacun doit être mis à sa place », « et pourquoi certains s’égarent et ne reviennent pas, et comment certains paraissent errer mais ne se sont pas écartés de lui un seul instant ».
    La fille porte un modeste bandeau dans les cheveux, boude son lait, elle doit rester ferme, sans recevoir de consolations, pourtant Il lui manque. Plus elle tente de le trouver, plus la faille grandit. Une religieuse parée d’un voile blanc la scrute, perçoit sa distance, « tous ces modes d’être, je les ai reconnus dans sa face », « dans sa main gauche j’ai vu l’épée qui donne la mort, puis j’ai vu l’enfer et l’ensemble de ceux qui l’habitent pour l’éternité. »
    Pommes, croissants, la table est mise, langueur des heures, insolubles. Tout débarrasser. On veut lui parler. Elle ne mange plus, fait abstinence, dédaigne le pain offert pour l’offrir aux oiseaux de passage, des filets de larmes traversent ses joues diaphanes. Un ouvrier l’observe tout particulièrement. Les mères aussi. Sa mortification inquiète, elle semble déphasée, précoce, hirsute, désespérée. Un amour de soi déguisé. Elle doit retrouver le monde, elle qui refuse les règles, les protections, les guides, les vœux, il faut la rendre au monde, aux garçons, au hasard, à sa solitude. Le couvent l’y rejette. Le leurre ascétique cesse. Plus de parole parfaite, d’harmonie installée, retour à la froideur de cette famille de haut rang, perdue dans un duplex de l’Île-St-Louis. L’ouvrier du couvent est embarqué, c’est l’application des peines qui est venue le retrouver. La fille retrouve son sac en bandoulière bohème, son père parfaitement froid et politique, le chagrin des longs couloirs et du faste évidé. Zone au bar du coin, accostée, on lui demande ce qu’elle fait dans la vie, de la théologie elle répond, c’est bien, et son pendentif, ça dit quoi, elle croit en quelque chose ou quoi ? Oui, c’est bien, faut croire en quelque chose, sinon, ça lui arrive de rigoler ou d’écouter de la musique ? Parce qu’il y a un concert ce soir, ce sera plus branché. Concert d’accordéons, platanes, la Seine en contrebas, une énergie nouvelle, la bande l’apprécie, surtout lui, qui s’approche et dérobe ses lèvres, elle se détourne, que Dieu soit avec elle et son chien, c’est tout ce qu’elle veut. Elle se couche nue, rasée de près par la lumière du jour encore loin de s’éteindre. Elle feint d’attendre les résultats de ses examens, impertinente et fière, voulant vaincre l’amour, le faire sien par effraction, roucoule et pleure en écoutant un orchestre répéter dans la chapelle du quartier, esquisse un sourire, douceur qui farde ses paupières, klaxons au loin, échappés du tumulte qu’elle oublie.
    S’il veut, c’est d’accord, à ce soir chez elle, présenter ses parents, c’est 17 quai d’Anjou, peut venir manger, dialoguer, le père est technocrate, il demande ce que le garçon fait dans la vie.
    Un travail, une formation, quelqu’un qui se charge de lui peut-être ? Il vit avec son frère, oui, mais ça ne veut rien dire tout ça, autant sortir.
    « Franchement c’est royal d’avoir un père ministre » il chuchote, mais « non, c’est un minable » elle répond, « un con », pourquoi ? Personne ne le sait, il croit qu’elle est en manque d’amour, c’est possible, mais pas le sien, un autre. Elle pleure encore, souvent, il vole un scooter, remonte à contre-sens le quai, direction le bar La Comète. Pourquoi le voler ? Parce que son propriétaire l’a « regardé bizarre » comme il le suggère, il s’est laissé emporter. Elle comprend, est même d’accord avec ça. Elle ne veut pas de copain, son chéri, c’est le Christ, elle ne veut pas de rapports, il comprend, il est d’accord, lui présente ses excuses pour le baiser d’avant, plus qu’à lui envoyer des textos. 
    Yacine va à la Mosquée, elle écoute le prêche, il en sort, la présente au frère plus aguerri, « asseyez-vous, je vous en prie », il anime un groupe de réflexion religieuse, c’est où, à quel propos, « demain il faudra réfléchir sur la notion d’invisibilité, elle traverse toutes les traditions ». Il la ramènera, à demain, salam. Il a la foi, le cours s’ouvre, sourate 6,72, le verset 27, lui-seul connaît le mystère qu’il confère à ses messagers. L’absence, le non manifesté, le caché, l’invisible, les attributs sanctuarisés, c’est dans son retrait qu’il est le plus manifeste, oui, on parle métaphysique ici, elle semble concentrée, un jeune la dévisage, le frère le sermonne, « qu’est-ce qui se passe ici ? On parle d’autre chose que des yeux du corps ! »
    Comment Dieu peut-il être manifeste ? Dans ces buissons de HLM en forme de croix ? Elle geint à la fin, ne supporte plus d’être regardée, par des humains, par les autres, les autres que Dieu. Il lui manque. Il lui a fait comprendre l’amour, mais il y a son corps et ce monde qui lui font mal. Demeure une fêlure, un espace en trop, ils doivent se retrouver. S’il n’est pas absent, il est invisible, ne s’offrant que dans l’adoration. Elle rentre en scooter, scrute le ressac de la Seine, besoin de Dieu, pas d’un homme, Yacine pense qu’elle est fêlée, la lutte, l’action politique, c’est important, la violence est dans l’ordre des choses, il y a des innocents dans le monde ? Et bien elle est pour quelque chose dans ce qu’on inflige au monde. Mais elle a aussi l’épée contre cette injustice. Céline, c’est la lutte ici ! Ils sont ses soldats, et pourquoi pas ses martyrs ?
    Barbelés sur ruines, elle est amoureuse de Dieu mais pas lui, retourne frôler son refuge monacal, c’est là qu’elle est née à elle-même, Hadewich. Elle est prête, il y a de la route à faire, ne plus rester là, plus rien à y vivre. Conjugaison des prières, agenouillés vers leurs dieux respectifs, qui n’en font plus qu’un. L’ouvrier du chantier religieux est sorti libre, après tout, il n’a pas tué, il va pouvoir reprendre la réfection de l’édifice.
    Elle est en territoires occupés, les hélicoptères tournoient dans le ciel comme des guêpes excitées, prête pour l’action ascétique, enterrements de bambins à la hâte, elle doit voir avec ses yeux, voir l’humiliation collective, la blessure. Agir au combat, Dieu l’a guidée, en lui et par lui, au regard de sa vie et de sa loi, elle ira au bout. Pour qu’il puisse vivre parmi tous. Elle croit en sa lumière, en son action, par amour, il l’a ravie, l’a choisie ainsi qu’elle est faite, elle lui appartient, elle fera tout ce qu’il faut.
    Retour à Paris, direction Nation, l’éternité se diffuse dans ses synapses, l’attentat fut bien peaufiné, l’arc-de-triomphe enfumé atteste de sa détermination.
    Ciment sous la pluie, Céline contemple le rideau de ce ciel liquide rigoler par la fenêtre, sur un corbeau tétanisé, elle tremble, elle, une sœur et l’ouvrier. Les gendarmes souhaitent lui parler. Elle cherche à s’enfuir, l’homme de chantier laisse sa truelle plantée dans l’humus et part la retrouver, bruissement d’air sous l’eau, elle tente de se noyer, des bulles à la surface, le sort de la vase est en action, il la hisse sur la berge. Content, car elle lui tient le cou. L’échafaudage attendra, la prison avec."
    Extrait de "Chroniques subjectives du cinéma contemporain".


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    Un bon tour dépend de plusieurs facteurs, qu’il comprenne oiseaux, cartes, cordes ou balles. Il faut permettre au public d’en examiner la procédure, qu’il puisse vérifier l’authenticité de ce qui va fournir la matière substantielle au prestidigitateur. Il faut du prestige, des manières élégantes, discrètes, tout doit se faire dans la subtilité ouatée, derrière cette lucidité en déperdition, à moitié endormie, du public frémissant, qui, finalement, a envie d’être dupe. Après tout, il est au spectacle, en veut pour son argent. Pas vraiment en quête de réponses. Des noeuds coulants autour de belles jeunes femmes parées de robes indolentes,  c’est tout ce qui compte. Savoir comment le tour a vraiment eu lieu ne l’intrigue que mollement, cela relève de cette zone d’aveuglement et d’éréthisme qui permet justement de faire « ah » et « oh ». De retomber en enfance, dans la pensée magique.  On ne pourrait plus se résoudre à applaudir au passage des faiseurs de miracles, si l’on en savait trop. Ce n’est pas démodé, la cage à oiseaux, ce n’est pas tout à fait de la sorcellerie, mais ça y ressemble, en plus matérialiste. Il faut de bonnes promesses, du tangible, et garantir que tout finira bien, après le frisson du risque, tout de même. il y a toujours des volontaires pour ce genre d’expériences. La jeunesse a soif d’aventures, surtout quand on lui promet que tout finira bien. Les journalistes ne savent pas toujours lire les bonnes pancartes, et quand le tour se termine mal, quand, à l’issue d’un cache-cache humide, la belle jeune fille ne sort pas de son cube rempli d’eau froide, qu’il faut exploser la vitre pour l’en extraire, et qu’elle ne respire plus, plus jamais, alors là, vraiment, le public est outré, du premier rang au dixième. Il faut lui présenter de plates excuses. Le 3 avril 1897, les relations du public peuvent s’avérer décevantes, quand tout se passe bien, il est habitué aux histoires de cages à oiseaux, le clou du spectacle se termine par des hurlements uniquement quand il y a des doigts brisés, une erreur, sinon, l’on se pâme dans l’ennui des noeuds de marins avec tambours d’adrénaline. Les bons magiciens ont un code de confiance. Ils fuient le prévisible, cultivent l’imprévu, le choquant. En toute discrétion. Personne n’y croit a priori, alors il faut s’entraîner quand la population est endormie, saturée de rêveries érotiques, s’entraîner au maximum de l’inintelligible, pour la prendre par surprise, la faire communier à son corps défendant. Au petit matin, être sûr de soi, de ses techniques inédites, avec des générateurs dernier cri. Pour fournir de la vraie magie, et rendre les enfants livides de surprise. La supériorité du courant alternatif devait éviter tout danger, mais pourtant, le public est apeuré, ça crisse de partout.  Les ambitions théâtrales, d’avatar en avatar, doivent passer inaperçues pour atteindre leur acmé.  Sinon, les masses sont atterrées. La femme coupée en deux, futur projet qui doit tout changer. La nouvelle obsession à conclure. Il faut aimer l’air de la montagne en attendant. Avant de revenir, gonflé à bloc. Sans avoir à acheter des tours. En créant des doubles. Jour et nuit. Doubler la crédulité du monde. Par des millions d’artifices. En les créant soi-même, ex nihilo.


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