• Une institution antidémocratique à l'oeuvre.

     

     

    « Je suis mort à Rodez sous un électro-choc.

    Je dis mort. Légalement et médicalement mort. »

    Suppôts et Suppliciations.

    Antonin Artaud.

    Les journalistes ne ratent que rarement l’occasion de souligner les crimes et délits induits par des individus présentant un passif psychiatrique, mais sans jamais oser interroger le lien de causalité éventuel reliant ces actes aux passages dans la dite institution. On aimerait constater le même zèle pour rendre compte des actes délictueux et parfois criminels produits par le personnel censément soignant, comme dans cette affaire qui n’a entraîné aucune sanction professionnelle après pourtant une condamnation pour homicide…

    Florence Edaine était décédée le 14 mars 2004 dans l’Hp de Moiselles, les Drs Jean-François Ruinart de Brimont et Marta Mestres ont été jugés coupables d’homicide involontaire mais aucune sanction professionnelle ne s’en est suivie…

    La misère psychique étant bien souvent sécrétée par le flux des interactions sociales indissociable de celle-ci, la dissimuler voire l’éliminer demeure la tâche première de cette organisation étatique, au service qu’elle est du paravent d’un ordre établi qui se doit de prétendre au bon fonctionnement, sain et harmonieux, assurant l’entretien d’une mythification étatique qui ne peut s’accommoder de positions existentielles symptomatiques ou insolidaires par trop voyantes, dont la manifestation même invalide le bon ordonnancement, aussi artificiel soit-il. Les soins sans consentements ne sont qu’une face de cet iceberg sociétal, sans doute la plus visiblement absurde tant elle viole toutes les conventions internationales visant au respect de l’intégrité physique à commencer par la fameuse Charte des Droits de l’Homme !

    Seule la France pratique la déportation et l’enfermement de malades sans leur consentement sur le sol européen. La réforme de la loi du 5 juillet 2011 a permis de fournir des chiffres concernant les contrôles opérés sur les hospitalisations sans consentement, via les juges des libertés et de la détention, un chiffre ouvert béant sur l’arbitraire de ces pratiques, sur un total d’environ 62 000 procédures de contrôle, environ 3200 mainlevées ont été opérées soit 5,1% du total des contrôles, ce qui représente pas moins de 3200 internements invalidés et jugés illégaux par les magistrats en une année (quand ces derniers ne sont pas saisis trop tardivement ou pas du tout… ) !

    L’étiologie des aliénations comportementales ou prétendues telles a été accaparée par une profession dont les critères nosologiques et donc diagnostiques n’ont jamais démontré une quelconque efficacité à proprement parler curative mais bien plutôt et essentiellement une faculté de dissimulation des conditionnements sociaux, économiques, interpersonnels et politiques à l’origine des dites pathologies.

    Le concept de maladie psychique est héritier de la médecine des essences du XVIIIème siècle, théorie désormais parfaitement caduque. Une rupture épistémologique a ensuite permis de promouvoir via Bichat, Broussais et autres Laënnec, une approche somatique visant à localiser l’origine organique des troubles, éloignant cette tradition des bases théoriques de son créateur, Phillippe Pinel, qui assimilait tout dérangement psychique à une idée nominale de type essentialiste.

    La singularité caractérielle, psychique et comportementale est par principe visée par cette tradition, l’anesthésie et l’éradication de sa manifestation dans le champ social étant l’objectif premier poursuivi via des items régulièrement redéfinis au sein de la Bible des psychiatres qu’est le DSM, le tout au service d’une production toujours plus extensive de molécules assurant la toute-puissance pharmaceutique qui chapeaute en toute opacité le dit monde médical.

    Les spécialités pathologiques ne cessent de muter au gré des cultures et des modes intellectuelles, naviguant entre constats de névroses, psychoses, dangerosité ou non dangerosité selon la subjectivité plus qu’approximative d’experts se contredisant les uns les autres lors de procès retentissants. Experts qui malgré le flou doctrinal qu’ils véhiculent régulièrement et les contradictions théoriques qui entachent leur discipline jouent un rôle d’influence non négligeable sur l’issue des jugements, contribuant à faire innocenter ou condamner des citoyens avec une précision chirurgicale de type « doigt mouillé. »

    L’idée même d’incurabilité invitant à des « solutions finales » à base de médication jusqu’à la mort pudiquement nommées dans le langage commun « camisoles chimiques », réduisant les cobayes concernés à l’état de légumes apathiques certes inoffensifs pour eux-mêmes comme pour leur environnement puisqu’ils sont affectivement et psychiquement réduits à l’état de morts-vivants.

    La dangerosité de toute nosographie psychiatrique consiste à faire taire les sujets pensants et irréductiblement souverains, à les étiqueter, les cloisonner et parfois les éliminer physiquement, soit par l’enfermement soit par les piqures installant une totale dépersonnalisation.

    Si Freud considérait le délire comme un processus restitutif de guérison, la psychiatrie inverse la lecture en envisageant le sujet malade comme inapte à statuer de son positionnement et le destitue justement de ses prérogatives, à commencer par sa volonté ou non de se soigner, ce qui est en soi totalement contre-productif en matière de santé mentale. Le pathologisme à géométrie variable appliqué à tous étant sans aucun doute le plus rentable pour l’institution psychiatrique…

    Si l’on appliquait de façon drastique la grille de lecture du DSM, pas moins de 50% de la population française relèverait de ce type de soins imposés. Quel juteux marché !

    Il ne faut pas s’étonner dans ce cadre de constater la progression permanente de la psychiatrisation et de la « pathologisation » rampante de tout évènement social, du plus saillant au plus insignifiant, des addictions aux films, en passant par les accidents de transports, la météo et ses effets, l’esthétique, le poids, la calvitie, la faim, le sommeil, la sexualité, le chômage, le travail, le sexe, le sport, le rapport aux animaux, les viols, les suicides, les relations interpersonnelles, la justice, enfin tout champ social ou presque semblant du ressort de ces étranges experts et de leurs mallettes pleines de molécules aux effets méconnus à long terme sur l’organisme tant leur renouvellement incessant interdit des évaluations crédibles…

    La seule question cruciale qui n’est jamais posée étant de connaître le caractère ou non pathogénique des hôpitaux psychiatriques comme on l’a établi depuis fort longtemps à propos des prisons.

    Les contradictions sociales, environnementales, ethniques, économiques, culturelles sont toutes évacuées au profit d’une idéologie réductionniste en quête de failles endogènes. A ce propos, la nouvelle mode est bien la recherche génétique au service de la psychiatrie, en quête des gènes responsables de telle ou telle dérive existentielle, ce qui n’est pas sans rappeler certaines théories des systèmes totalitaires du 20è siècle qui ont usé et abusé de la sphère psychiatrique pour asservir leurs adversaires d‘alors.

    Envisager le marasme qui sévit en occident et donc partout puisque les différentes aires culturelles sont converties à ce modèle de décomposition psychologique reviendrait à battre en brèche la nécessité d’installer des murs capitonnés et des chambres d’isolement comme solutions létales aux contingents d’individus touchés par cette anomie organisée.

    La sectorisation et l’éclatement faussement décentralisé de ce bras armé étatique qu’est la psychiatrie moderne assurent un maillage complet du territoire, afin de dépister précocement tout sujet susceptible de perturber l’ordre établi. Car ce sont bien les préfets et les maires, donc des agents d’état, qui donnent l’ordre d’enfermer sous le régime de l’hospitalisation d’office les citoyens de ce pays, soit plusieurs dizaines de milliers chaque année, au motif de préserver l’ordre public sans que nul ne soit en mesure d’en donner une définition légalement officielle et précise. Hiérarchie des ordres inquiétante sur un plan démocratique…

    L’effondrement des solidarités organiques et l’individualisme triomphant de type marchand permettent hypocritement de déléguer à ces centres d’arrière-monde la mission de se saisir de tous les cas humains atypiques, dans une gigantesques mystification biologisante et privative facilitant l’essor de firmes pharmaceutiques dont on connaît les influences sur le monde politique à son plus haut niveau..l’éthique n’étant pas le souci central de leurs activités ni même le soin mais bien la rentabilité.

    Tant que la mise en corrélation des troubles individuels avec les facteurs sociaux et collectifs ne sera pas assumée, la délégation lâche et irresponsable de ces individus au profit d’intérêts privés et financiers demeurera, avec toutes les dérives induites précitées.

    L’analyse dichotomique d’un sujet souverain consistant à vouloir l’extraire de son environnement pour éradiquer une hypothétique morbidité en soi ne peut que déboucher sur des échecs permanents fort coûteux, en termes humains. L’expression psychopathologique ne fait que grandir au rythme de l’extension du domaine psychiatrique, corrélation invalidante par elle-même de toute légitimité étatique sur ce dossier.

     

    La France, par ces lieux de déportation légaux en plein cœur des grandes villes, est une anomalie sur le continent européen en la matière, aucun de ses voisins ne s’empare ainsi de ses citoyens jugés malades sans leur assentiment, il faut l’écrire, le dire et le redire. Cet état de fait discrédite grandement toute leçon de morale que voudrait instiller ce pays dans le domaine des Droits de l’Homme à qui que ce soit.

    « Faust et la pisse d'âne.Cantat, le beau retour. »

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