• Le temps stoïcien

    Tout comme les corps, les incorporels sont divisibles à l'infini et cela parce que les stoïciens ne croient pas dans la théorie atomiste épicurienne. A aucun moment la division n’est interrompue par un élément insécable. C'est ainsi que le stoïcisme montre l'inexistence du temps. Il semble pourtant contradictoire d'affirmer d'autre part l'existence du présent, dont l'importance n'est pas des moindres puisqu'il contient tout en lui-même et qu'il est le seul temps de l'effectivité et de la réalité de l'action morale sur laquelle il nous faut nous concentrer. Il semblerait que cette contradiction soit résolue chez Chrysippe par la distinction qu'il établit entre un temps analysé de façon purement physique et un présent limité par la conscience de l'homme. Ce dernier, c'est le présent vécu, appréhendé par le biais de la sensation, sachant que les stoïciens donnent aux sens crédit et confiance.

    Car si nous nous bornons à une analyse purement physique du temps, le présent est lui aussi réduit au néant et désintégré.

    Mais ce qui n'était qu'une division intellectuelle et théorique du temps ayant une vocation d'opposition à  la  physique épicurienne, représentera pour  l’empereur des conséquences bien plus vastes que celles voulues originairement.

    De la même façon que nous l'avons mis en évidence concernant le problème de la réalité des corps, nous pouvons à nouveau constater que Marc-Aurèle apporte des conséquences psychologiques et affectives à la technique de la division à l'infini concernant cette fois-ci le temps. Selon la doctrine, la méthode de division n'altère en rien la réalité des choses alors que pour Marc-Aurèle, cette méthode n'est pas seulement abstraite car elle a la puissance de déconstruire la réalité d'un temps présent dont le vécu ne serait qu'illusoire. La réalité des corps mais aussi celle des incorporels, tel que le temps, est mise à mal par Marc-Aurèle qui ne fait pas clairement de distinction entre un temps dont le présent n'est qu'un instant mathématique divisible à l'infini, et le présent vécu qui a nécessairement une certaine étendue et limitation.

    Ce présent du vécu est perçu par les sens, il a donc un mode d'existence. Mais pour Marc-Aurèle, les deux conceptions du temps ne semblent pas pouvoir être hermétiques l'une à l'autre. Il fait pourtant effort pour se concentrer sur l'instant présent puisque c'est en se limitant au présent qu'on accède au bonheur. II est conscient qu'il faut circonscrire le présent pour pouvoir circonscrire son moi et ainsi agir librement sans être parasité et aliéné par la nostalgie du passé ou la crainte, ou bien l'espoir de l'avenir. II est donc tiraillé entre les deux conceptions du temps. Et si le présent est irréel sur le plan physique, il ne tient plus qu'à l'initiative de l'agent moral de lui rendre sa consistance. En dehors de la conscience humaine, le présent n'existe pas, de là à dire que le présent n'est qu'une illusion, il n'y a qu'un pas. Comment la conscience peut-elle résister à la conception physique du temps ? Elle est aussi soumise au plan physique, alors comment pourrait-elle, en posant simplement une définition du présent toute autre, parvenir à s'y opposer réellement ? Par le présent, je m'actualise pleinement, mais ce présent n'a de sens que par rapport à la conscience humaine qui l'a délimité arbitrairement. Ce qui semblait être une méthode purement abstraite, prend une ampleur telle, que le présent que la conscience peut concevoir, et qui a par conséquent une certaine durée, en devient presque irréel tant il est relatif. « Le présent tout entier, un point dans l'éternité. Tout est petit, fuyant, évanouissant. » (Livre VI, chap. 36).

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