• LE CHOC

    Au commencement, tout est opaque, puis elle réalise que des yeux la scrutent, au travers de paupières gonflées, à l'avant d'une place immense comme le désert du Texas, sans ses aigles. C'est la pelouse de Reuilly, désertée de sa foire du Trône aux cent manèges, qui accueille son premier souffle hébété. Un homme à la barbe fournie se désaltère au loin, mal engoncé dans un costume gris clair, puis s'évanouit dans la première ruelle ombragée. Elle vient de s'évanouir suite à un choc violent ayant secoué son véhicule, un modeste scooter Piaggio. Aucun son ne sort de sa bouche carme. La clinique où elle débarque n'a pas de place pour les muets. Dans la première glace venue, elle se vérifie, et constate son air d'errante à peine recueillie. Son frère Jean ne la reconnaît plus, selon lui, cela fait cinq ans d'absence et plus rien. Il confirme qu'elle a l'air d'une déterrée. Une fois ses affaires récupérées sur la chaussée, on l'a installée à l'arrière de l'ambulance écarlate, et elle se souvient qu'au moment de l'incident circulatoire, elle s'apprêtait à rejoindre le bois de Vincennes, ses lacs inchangés, l'activité fébrile de ses barques à dominante rouge, avec des surnoms comme Tarzan ou Zorro fendant le calme d'îlots lisses où venaient flâner quelques couples naissants. Elle préparait une exposition de ses toiles en acrylique flirtant avec l'expressionnisme abstrait. C'est dans ce bois qu'elle avait puisé l'essentiel de ses inspirations. Elle posait régulièrement ses toiles et pinceaux devant le temple bouddhiste de Kagyu-Dzong, orné de lamas aux sourires fleurant bon le retrait amusé hors de l'impermanence. Ses odeurs de friture thaïlandaise lors des fêtes dominicales, avec des airs de mantras s'échappant derrière ses rangées de bambous partiellement usés par la boue lui remontaient au front. Sous la grotte artificielle, aussi proche de Lascaux que l'Auvergne de New-York, elle s'étendait en contemplations sur le lac de Gravelle, la rivière de Joinville et ses pêcheurs taciturnes, devisant de leur dernière prise parfois féminine, puis dérivait vers ces chalets restaurants blancs et propres comme ceux de Normandie, car ici, tout l'étonnait : des statues japonaises Unsui Gunzo au parc floral s'étirant dans les terrains militaires désaffectés de La Cartoucherie, entre deux terrains de football désertiques, les pins de Corse, l'ambiance "envolée champêtre douceâtre", les pavillons discrets avec patios horticoles à thèmes intégrés, entre iris, azalées, rhododendrons et autres camélias, géraniums, fougères et dahlias. Son cortex est submergé de flashs se rapportant au Zoo de Vincennes, un éléphant de mer, un rhinocéros indien, et un panda fusent dans ses neurones, en direction de l'hippodrome pas très éloigné, un tigre s'arrêtant même devant le Château régissant ladite zone. Avant le choc, elle s'était rendue à son « belvédère », à savoir la « Cipale », ce vélodrome qui traverse Monsieur Klein, et où elle fumait quelques cigarettes menthol, fascinée par l'armature d'acier ceignant la piste. De la douche ouverte, elle contemple les jardins de l'hôpital qui a pris nom d'hôtel dieu. Le soleil s'est éclipsé, reprenant sa route hagarde vers Notre-Dame. Le soir ratisse l'angle droit de sa fenêtre. Elle se dévisage dans la glace, comme une étrangère, sous la garde de son frère. Son premier mot : « il va falloir quitter le quartier », avec l'enthousiasme d'un capot cabossé. Elle se souvient avoir acheté un terrain nu en Irlande, mais elle a oublié pourquoi. Habermas était le nom de jeune fille de sa mère, d'origine allemande. Elle mange et il parle, bientôt de retour chez les vivants, son corps se souvient, puis se perd dans sa mémoire flottante. Elle est attirée par l'absence de toute pancarte publicitaire devant sa fenêtre. Cela change des grands boulevards. Son frère la pousse vers la civilisation, à force de discussion. Il lui ramène des gaufres aux fraises, du café chaud, regarde l'ombre des infirmiers s'évanouir dans le couloir à carreaux puis astique ses chaussures, l'air nerveux. Il dit préférer marcher que conduire, qu'il faut qu'elle regarde ce super-8, il y aurait des plans de son enfance à Auxerre, même si tout cela est une sorte de galaxie lointaine, elle sent toujours la présence de l'église centrale près de son oreiller. C'est étrange quand le temps se change en rien. On s'aime comme si sa chair et son sang en dépendaient, puis tout s'éclipse, sans douleur. Sa famille demandait de ses nouvelles, au début, le 5 du mois, puis le 15, puis plus du tout. Aucun endroit ne pourra plus se nommer « zone de sécurité » selon la radio. Les choses n'ont pas le même aspect au sol, besoin d'argent, de cartes de crédit, il lui faut retrouver son portefeuille. Mais qui est à l'origine de l'accident ? Après tout, il y a bien un coupable contre qui se retourner, demander de l'argent, non ? Elle semble visualiser le visage du conducteur à l'origine de son vol plané, il a des traits asiatiques. Tout l'univers est comprimé dans un petit point et ça explose, les étincelles dans tous les sens, du gaz, grosse boule dure, faire demi-tour devant les faux dinosaures. Si elle pensait à la vitesse de la lumière, elle retrouverait la trame de l'enchaînement causal, cela ne prendrait plus que trois secondes de la Cipale à l'Hôtel Dieu. La lampe de sa chambre est allumée, elle se souvient avoir dit « je sais garder un secret, c'est près de la rivière rouge », ses souvenirs se dissipent sous le vent, c'est à elle de les réunir comme il les a séparés. La vitre sans teint du couloir l'intimide, il faut lui tourner le dos. L'homme est un chinois, et il voulait renverser l'organisation gérant le temple tibétain, affirmant que le bouddhisme était une secte dangereuse. Elle lui disait qu'il ne fallait pas continuer sur cette voie, puis elle avait souhaité être très loin, dans un endroit sans langages, sans noms, sans rues. Elle avait roulé sur un sol humide, jusqu'à faire disparaître toute trace d'elle-même, des bouteilles de gaz ont explosé, en ratant leur cible, elle allait désormais éteindre la lumière pour l'entrevoir, le chinois dans sa mémoire. Il enleva sa casquette, pour dégager le haut de son front ridé, elle le devinait sous toutes les coutures, la remembrance s'est arrêtée. Depuis, chaque homme a sa voix, elle le scrute au fond du cœur, dans une transfusion sans teint, d'âme à âme. Elle sait qu'il est l'homme du choc dans le rétroviseur, sur la pelouse de Reuilly.

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