• La bourse ou la mort

    Anaximandre : « D’où les choses ont leur naissance, vers là aussi elles doivent sombrer en perdition, selon la nécessité ; car elles doivent expier et être jugées pour leur injustice, selon l’ordre du temps. »



    Les invectives finissaient par lui mutiler l'orgueil, des ordres comme une fusillade tombaient chaque matin du coin de bureaux bleuâtres. Elle désirait préserver son sens de l'ajustement, ne pas faire trop de vagues, mais la rancune crépitait dans ses arrières-pensées, sous la forme d'un chuintement prêt à tout faire basculer. Son attitude faussement passive intriguait la direction, cette façon de ne pas se courber devant l'inéluctable du rapport de force hiérarchique. Elle eut souvent l'impression d'avoir déjà perdu, déchiquetée de l'intérieur, honte et dignité toutes ravalées.



    Les talus ornant l'entrée de son entreprise dissimulaient savamment l'atmosphère de canardage ouaté qui avait cours au siège de NaTexas. Les visages de ses collègues prenaient l'air de contrition distanciée qui convenait de fait devant une cible que l'on savait par avance vouée au licenciement pour faute imaginaire. Entre gens d'un même secteur désarticulé par le remembrement et les reconversions façon serpe, c'était le réflexe pavlovien de l'auto-préservation qui s'imposait de façon mimétique. On ne pouvait déclarer « feu à volonté » devant des cadres que l'on savait missionnés malgré eux pour faire le sale boulot, on ne devait que s'abriter derrière son taux de rendement individuel, agenouillé sous la butte d'un fatalisme de bon aloi. Les mouvements de bras partaient parfois en saccades mal contrôlées, certains rehaussant le port de tête comme l'on redresse son dos devant un clochard aviné, pour accentuer la différence de situation, de position. Le chapelet des conformités statutaires se déroulait au bas des volontés. En arrière du conflit sourd, l'observation d'un troupeau morne et fatalement passif s'étalait sous la lumière de néons fatigués d'eux-mêmes. Se laisser sermonner gratuitement assurait de revenir trouver le même fauteuil aux mêmes heures fixes. Un arrosage de complaisances humidifiant les regards progressivement éteints. Ce qui comptait : ne pas franchir la porte d'entrée pour la dernière fois. Les gamins à nourrir, les traites, les crédits, le soleil de juillet dont il fallait pouvoir encore profiter la saison prochaine, et par bonds successifs, la nervosité de se sentir otages d'une machinerie sans cavalier ni finalité autre que celle, monstrueuse, d'assurer la continuation d'investissements anonymes, abrités par les tranchées virtuelles d'une net économie aux allures de patrouille invisible. La bourse ou la mort, cela revenait au même, savoir simplement jouer sa partition et ressentir l'assurance de pouvoir la répéter suffisamment longtemps pour pouvoir dire à sa marmaille blême et attendrie : « nous irons en vacances cet été ».

     

    « Portrait d'un mondialiste type.Tumeur dans les deux décades à venir. »

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