• En matière de critique, on n’a le plus souvent comme alternative que le choix entre des chroniques de cinéphiles, subjectives et de parti pris, tantôt techniques et théoriques, tantôt passionnées ou faussement distanciées, voire purement factuelles, aspirant à vendre de façon impersonnelle des produits filmés. 
    J’ai souhaité tenter une autre approche, à la fois sur un plan stylistique et philosophique. Proposer une approche non critique en elle-même mais purement esthétique de l’objet filmique, tenter de coller avec le flux des images, plonger au coeur de ce qui est montré, sans jugement, sans théorisation sur tel ou tel angle de prise de vue, telle colorisation, tel montage, tel message prêté aux cinéastes, tel scénario et sa logique possible à l’oeuvre, et autre cohérence de plan. Considérant comme indécidable la valeur absolue d’un film, face à la suprématie des situations optiques et sonores qui se déploient sur des écrans de neutralité pourtant commerçante, j’ai laissé place à un recueillement mémoriel, qui de simulacre fictionnel en trompe-l’oeil obsessionnel, pouvait être à même de laisser resurgir le caractère composite propre à tout dispositif filmique, afin d’intégrer le lecteur au flux des spectacles décrits, sans recul narratif possible. Si le cinéma est, comme le considérait Deleuze, « la mémoire du monde », et « l’espace de tous les possibles » selon Lukàcs, alors, que faire de jugements à posteriori sur la consistance et les qualités présentes ou non d’une manifestation essentiellement magique ? À savoir dépendante de milliers d’interactions échappant au domaine strictement rationnel, mais s’appuyant sur des contextes émotionnels, culturels, économiques, politiques, sexuels, temporels et donc métaphysiques, si variés, hétéroclites et contradictoires, qu’ils ne peuvent faire l’objet d’un avis, au sens strict du terme, sans passer à côté d’une part significative de leurs contenus respectifs. Rendre au lecteur l’effet proprement neurologique et émotif d’une déflagration sensorielle qui ne se rembobine pas, ainsi pourrait se résumer l’entreprise qui suit. Fantasme de réalité, trouble de l’invisible incomplétude, de la pellicule au numérique, le cinéma poursuit son sillage mécanique et poétique, en perpétuel reflet anthropologique qu’il est, et dont l’essence est une métamorphose incessante prolongeant celle de l’humanité. Chaque chronique prétend témoigner de ce caractère mutant, fluctuant, qui innerve la somme d’images aspirant à former un tout indécomposable, que pourtant, chaque coupure de montage décompose, chaque dialogue, chaque musique fait plonger vers le chaos d’impressions disparates, finies, fragmentaires et insolubles via quelque dissection cognitive d’apprenti critique. 
    Le cinéma représentant le monde, avec ses propriétés, son unité, sa nécessité et ses hasards, passeur d’identifications, de résistances, d’accélérations, de valeurs, préparant ses consommateurs à toutes les adaptations, densifications et démultiplications, le cinéma donc, est un art titanesque qui charrie hors champ la complexité vagabonde de notre modernité, ainsi que sa violente vacuité. Ses écrans enregistrent tous nos affaiblissements et contournements devant un avenir toujours plus illisible, dont les aléas modèlent les coutures scénaristiques, et les montages à condensation imposée par la vitesse de zappings privatifs. 
    Les différents systèmes narratifs plus que jamais accessibles du fait de la mondialisation, interrogent notre capacité plastique à contempler l’environnement mondain sous des auspices hétérogènes, en articulant la temporalité du récit selon des axes toujours plus déconcertants. Dans le même temps paradoxal, une unification par les plus pauvres dénominateurs communs (sexe, violence, cupidité), s’affirme au fil des sorties, qualifiées en tant que performantes au box office. Chemin de signes délaissant quelque schématisme formaliste que ce soit, ce recueil tente de s’ouvrir à un perspectivisme de l’inconscient. Pour le dire autrement : à un effeuillage littéral des souvenirs provoqués par chaque projection filmique produite via cette usine à images ininterrompues. 

    Si l’effet d’un panoramique à trois cent degrés est émouvant, ce n’est pas en précisant la qualité du verre optique utilisé que cela prendra corps dans un texte. Pénétrer dans une salle dite obscure, c’est accepter d’éteindre la flux immédiat des faits mondains pour entrouvrir le voile de la matière sur son origine mystiquement spectrale, son dédoublement onirique, et au final l’immanence d’un inconscient opaque à tout déploiement civilisationnel. Un art réunissant virtuellement tous les autres, à soi seul matrice d’enfantement sensationnel, machinerie phénoménologique et industrie de diversion virale, étalage d’un paraître visant parfois sa propre abolition. Odes puritaines, romantiques, apocalyptiques, ascétiques, charges technophobes, écologistes, humanistes, naturalistes, misérabilistes, horrifiques, quels que soient leurs registres, apologétiques ou dénonciateurs, les films demeurent les sécrétions hybrides de fantasmes professionnels ouverts les uns sur les autres comme des portes sur d’autres portes d’un champ d’extension de formes infinies porteuses de toutes les subjectivités. Le septième art navigue entre intériorité incantatoire et extériorité subliminale (et inversement), subvertissant régulièrement ses propres codes dans une soif illimitée de surprise. Ce recueil déroulera des faits bruts, incorporant l’étrangeté de situations enchevêtrées, éparpillées, coagulées, fractionnées par le souvenir et les notes de visionnage. Mon choix de critiques ne tient pas aux genres, qu’ils soient d’auteur, de fantastique, d’horreur, d’action ou de comédie, mais au caractère le moins stéréotypique des oeuvres traitées. Décrire une rencontre sensorielle aussi fragile et ténue ne peut se faire que par une dialectique élancée en creux, admettant la finitude de sa propre entreprise, refusant de domestiquer l’émotion au fond d’une décharge pour collectionneurs de titres, références et génériques de fins oubliées. Il n’est pas non plus question de prescription exhaustive sur un mode laudatif, mais d’émancipation du verbe épousant le souvenir rafraîchissant d’un moment spectaculairement projeté sur tel ou tel écran de remembrance, pour tel ou tel instant d’omniprésence. Il n’est pas non plus question d’atténuer l’aspect hétérogène des films choisis, pour former artificiellement un tout simulant une cohérence de goûts électifs, compte tenu du choix d’assumer le caractère justement hétéroclite d’une attraction pour une oeuvre, basé sur une sensibilité protéiforme et donc nécessairement contradictoire. Il sera donc plutôt question de dessiner le portrait d’une poétique cinématographique, en passant par une écriture disjonctive plus ambitieuse et pertinente qu’une simple description interprétative d’intentions proclamées d’un cinéaste, scénariste, acteur ou producteur. Pourtant, même si ces chroniques n’aspirent pas à une homogénéité de façade, un dénominateur commun relie toutefois les films traités : leur non volonté de présenter le monde comme hospitalier, harmonieux et léger. Le projet de tout film exhibe un certain rapport au monde issu d’une société donnée, s’appropriant les manies et injonctions d’une époque, conditionnant et recrachant en boucle ses propriétés alternativement singulières et impersonnelles. Du plus trivial au plus transcendantal des engendrements synthétiques, cet art majeur demeure, de projet en projet, un pont surnaturel entre les générations, qui, de diffusions en retransmissions amoureuses, de déroulé en travelling, accentuent ses gains de réalité, perpétuent le fil invisible d’une inattendue tradition, notion étrange et pourtant adaptée à ce septième art de dire le monde dans une tentative plastique de réapparition permanente d’ étants absents à eux-mêmes. 
    Ici donc, point d’abordage formel, mais une monstration opaque qui ne tient pas discours, point d’analogie rationaliste mais une épiphanie impressionniste de mots à la recherche du miracle premier : percevoir un autre possible, accéder à la totalité du réel en sortant d’une séance de cinéma, séance à jamais irréductible aux jugements univoques. 


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  • Le narrateur soutint par le passé une thèse de doctorat consacrée à Huysmans (qui au final, comme une doublure d’abîme, s’insinue dans tout le récit), soutenance baignée de solitude et amortie par l’alcool qu’il se remémore pourtant avec nostalgie, car depuis, tout s’est terni. Il sait que l’Occident est près de sa chute. Il sait que l’art majeur du roman ne bouleverse plus comme du temps de l’auteur d’À rebours, ne provoque plus ni extase ni prophétie, même s’il demeure le seul vecteur à même de permettre une rencontre directe avec l’esprit d’un être a priori inconnu, dans son intégrité à peu près totale. Principe qui domine la musicalité même d’un texte. La fréquentation d’un esprit, quand elle perdure, se dédouble d’une intimité, d’une empathie qui confine à la spiritualité, au soutien moral, comme en songeant à de simples épithètes décrivant tel poisson, tel fromage, «et je me sentais un peu moins malheureux, un peu moins seul, au restaurant universitaire Bullier. »

     

    Désormais, il devra envisager son insertion dans le grand processus de professionnalisation sociale, rivé aux bordures de la maturité desséchée, et c’en sera fini de ses études joyeusement virtuelles.

     

    « Les études universitaires dans le domaine des lettres ne conduisent comme on le sait à peu près à rien, sinon pour les étudiants les plus doués à une carrière d'enseignement universitaire dans le domaine des lettres - on a en somme la situation plutôt cocasse d'un système n'ayant d'autre objectif que sa propre reproduction, assorti d'un taux de déchet supérieur à 95 %. »

     

    Lefélicitations du jury, même à l’unanimité, ne pouvaient le tromper sur ce qui l’attendait, à savoir la fin de l’innocence des TD, flirts stériles, vagabondages des corps et des esprits, propres à ces temps universitaires. Place au vide et au désincarné de projets familiaux et sociaux formatés, figés dans la glace de normes mortes nées. Pour ses amies qui n’y parviendraient pas, ce serait la dépression comme horizon principal.

    « Sa tristesse était grande, elle était irrémédiable, et je savais qu'elle finirait par recouvrir tout ; comme Aurélie elle n'était au fond qu'un oiseau mazouté, mais elle avait gardé, si je puis m’exprimer ainsi, une capacité supérieure à agiter ses ailes. »

     

    Sa nomination au poste de maître de conférences à l'université de Paris III - Sorbonne ne le rendra pas plus heureux que ses multiples conquêtes estudiantines, et alors ? Il restera Youporn où il pourra s’adonner à un comparatif anthropologique sur l’expression orgasmique des peuples.

     

    « Le pénis passait d'une bouche à l'autre, les langues se croisaient comme se croisent les vols des hirondelles, légèrement inquiètes, dans le ciel sombre du Sud de la Seine-et-Marne, alors qu'elles

    s'apprêtent à quitter l'Europe pour leur pèlerinage d'hiver. L’homme, anéanti par cette assomption, ne prononçait que de faibles paroles ; épouvantablement faibles chez les Français (« Oh putain!», «Oh putain je jouis ! », voilà à peu près ce qu'on pouvait attendre d'un peuple régicide), plus belles et plus intenses chez les Américains (« Oh my God ! », « Oh JesusChrist! »), témoins exigeants, chez qui elles semblaient une injonction à ne pas négliger les dons de Dieu (les fellations, le poulet rôti), quoi qu'il en soit je bandais, moi aussi, derrière mon écran iMac 27 pouces, tout allait donc pour le mieux. »

     

    Il se rend avec un déplaisir certain du côté de la grande mosquée, discuter avec un collègue de la possible implantation d'une réplique de la Sorbonne à Dubaï ou au Qatar, il ne sait, mais c’est le genre de projet que l’on prépare aussi du côté d’Oxford. Des rumeurs d’agressions se propagent, par ailleurs, ainsi que des femmes voilées façon talibans dans les amphithéâtres. Dealers et voyous ont été chassés par les salafistes, l'Union des étudiants juifs de France n’est plus dans la place, la section jeunesse de la Fraternité musulmane l’a remplacée. Malgré l’accumulation de clichés fort peu réalistes, la lecture se déroule avec fluidité, agrémentée de constats percutants (« Un couple est un monde, un monde autonome et clos qui se déplace au milieu d'un monde plus vaste, sans en être réellement atteint »). D’ailleurs, le narrateur s’en fout assez totalement de toutes ces transformations radicales dans le champ sociétal, il pense surtout à ses plats indiens qui l’attendent, craignant juste que sa situation d’enseignant n’en soit affectée, songeant qu’il préfère de loin Maupassant à ce méchant Bloy et se demande comment il va gérer sa sortie de toute forme de vie amoureuse. L’écriture de Houellebecq est plus que parfaitement huilée pour décrire l’inertie paralysante d’un nihilisme passif saupoudré de cynisme battant ses rappels en sourdine. Car plus que de conflit culturel ou civilisationnel, s’étalent dans ce roman marqueur les oripeaux d’une société qui ne cherche plus à se défendre, car elle a déjà tué dans l’oeuf tout ce qui pouvait mériter de se perpétuer en son sein. L’auteur décrit avec sa fraudeur chirurgicale le climat bel et bien déjà installé dans l’hexagone, de l’autre côté des mots, dans les esprits et les rues :

     

    « La presse internationale, médusée, avait pu assister à ce spectacle honteux, mais arithmétiquement inéluctable, de la réélection d'un président de gauche dans un pays de plus en plus ouvertement à droite. Pendant les quelques semaines qui avaient suivi le scrutin une ambiance étrange, oppressante, s'était répandue dans le pays. C’était comme un désespoir suffocant, radical, mais traversé çà et là de lueurs insurrectionnelles. Nombreux furent ceux, alors, qui optèrent pour l’exil. »

    Les fusillades commencent à éclater dans les rues parisiennes, il continue de deviser avec ses amis sur Flaubert, Zola, Camus, sur la nullité du nouveau roman, sur la fatuité des engagés médiatisés, espérant encore voir l’entrecuisse d’une jeunette s’offrir à ses yeux fatigués. Le FN tient la corde, (Marine Le Pen se fait écrire ses discours par Renaud Camus, aspirant plus que jamais à ressembler à Angela Merkel), la lassitude s’est répandue dans toutes les conversations, il n’y a plus qu’à attendre, et adviendra ce qui doit. Conflits entre identitaires (dont l’auteur semble quasi frémissant d’excitation quand il décrit la progression dans les pays scandinaves), multiculturalistes, centristes forcément de gauche, ornés de tentatives d’instrumentalisation, via réseaux sur Internet, musulmans contre chrétiens, statistiques contre statistiques, la guerre est civilement généralisée depuis longtemps. Aucune fin de vie heureuse n’est envisageable.

     

    Houellebecq est un très bon écrivain, ce n’est pas un prophète. La preuve ? Ce qu’il dit de Copé, censé se dérouler en 2017, c’est déjà du passé : « Jean-François Copé ne fit son apparition sur les écrans qu'à 21 heures 50. Hâve, mal rasé, la cravate de travers, il donnait plus que jamais l’impression d'avoir été mis en examen au cours des dernières heures. » Ou encore : « La gauche avait toujours eu cette capacité de faire accepter des réformes antisociales qui auraient été vigoureusement rejetées, venant de la droite ». Par ailleurs, sa connaissance du treizième arrondissement semble assez approximative : « En cas de conflit ethnique je serais, mécaniquement, rangé dans le camp des Blancs, et pour la première fois, en sortant faire les courses, je rendis grâce aux Chinois d'avoir su depuis les origines du quartier éviter toute installation de Noirs ou d'Arabes- et d'ailleurs plus généralement toute installation de non-Chinois, à l'exception de quelques Vietnamiens. » Son « islamophobie » moyennement rampante mais pour autant permanente, suinte à travers la plupart des premiers chapitres, non sans être teintée d’un certain désabusement la rendant plus ironique que férocement hostile, la moindre visite dans un restaurant marocain transformant sa journée à venir en « journée hallal », comme si l’auteur allait en perdre à chaque fois des miettes de son identité en voie de dissolution avancée, mais de quelle identité son roman est-il l’annonciateur d’une fin proche ? Celle reliée à son hédonisme, dont pourtant, il a passé de nombreux livres à décrire toute l’absurdité délétère ? Celle d’un libéralisme laxiste qui l’a rendu durablement dépressif ? Celle d’un monde livresque allant de Baudelaire à Lovecraft totalement dévasté par un capitalisme triomphant qu’il a su cliniquement disséquer dans Les Particules élémentaires ? Dans son roman, on apprécie la place Saint-Georges, et « ses façades délicieusement Belle Époque », et l’on devine que pour certains magasins, ce sera dur « À l'intérieur du centre, le bilan était plus contrasté. Bricorama était incontestable, mais les jours de Jennyfer étaient sans nul doute comptés, ils ne proposaient rien qui puisse convenir à une adolescente islamique.. », c’est un peu court comme motif d’inquiétude ou de sauvegarde culturelle. Son amante, de confession juive, dont les fellations battent tous les records de subtilité, s’inquiète pour sa communauté devant la montée d’un parti islamique, « Sa voix s'altéra légèrement, je sentis qu'elle était au bord des larmes. « J'aime la France !... )) dit-elle d'une voix de plus en plus étranglée, «j'aime, je sais pas. . . j'aime le fromage ! ». Et bien alors, l’avenir du Saint Marcellin, du comté, ou du bleu des Causses, serait possiblement la source de toutes ces angoisses assez peu métaphysiques mais souvent proches de sa ceinture ?

     

    Même si l’on tente de faire passer le premier chauffard alcoolique venu pour un membre de Daesh au journal de 20 heures, même si l’invasion d’une religion agressive est le fantasme à la mode de ceux qui tiennent les manettes des médias, des banques, des entreprises, pour dissimuler leur échec capital étalé sur plusieurs décennies, échec induisant une révolte à venir dont ils ne veulent pas devenir la cible, et bien qu’ils ne soient pour la plupart nullement barbus ni versés dans la religion mausulmane, ils sont pourtant bien capables de ce fanatisme consistant à faire dériver cette haine collective montante, nourrie de toutes les frustrations, de tous les déclassements, vers une religion qu’ils ont pourtant contribué en son temps à importer sur un territoire qu’ils ont, par leur égoïsme aveugle, littéralement dépouillé, mis à sac, et de cela, Houellebecq n’en parle cette fois que fort peu, à l’exception de quelques saillies toutefois impertinentes comme : « En plus il y a l'Europe, et c'est le point fondamental. Le véritable agenda de l’UMP, comme celui du PS, c'est la disparition de la France, son intégration dans un ensemble fédéral européen. Ses électeurs, évidemment, n'approuvent pas cet objectif; mais les dirigeants parviennent, depuis des années, à passer le sujet sous silence.. »).

     

    Acéré pour décrire le style de chaque présentateur télé, avec une morgue mêlée de sympathie, et souligner « l'écart croissant, devenu abyssal, entre la population et ceux qui parlaient en son nom, politiciens et journalistes, devait nécessairement conduire à quelque chose de chaotique, de violent et d’imprévisible », son roman d’anticipation crispée se veut pourtant sociologiquement exhaustif. Oubli et partialité marquant un positionnement ancien de l’auteur, hostile à l’égard de cette religion qui souligne peut-être un peu trop crûment son absence totale de foi en quoi que ce soit ? Même s’il a plus que jamais un style, particulièrement performant pour évoquer l’inanité de ses congénères, pour établir un parallèle-fil rouge reliant l’affaissement des chairs, du désir, et la montée des plaisirs culinaires typés terroirs, façon les Escapades de Petitrenaud, l’effondrement collectif de la libido signant la disparition d’un peuple (Meetic et son dédale de « Panne érectile d'un côté, sécheresse vaginale de l’autre »), les sites d’escorts « aux petits culs étroits », Michel Houellebecq n’a toujours pas trouvé des raisons de s’identifier à un quelconque motif d’élévation, pas plus que des raisons valables de vouloir défendre quelques archétypes non émis par un narcissisme fatigué (exception notable faire à l’endroit de ses écrivains fétiches, et de son désir évident de s’inscrire dans une lignée littéraire pouvant lui assurer un socle existentiel affectivement recevable). En cela, il demeure le conteur lucidement désabusé de l’effondrement de sa propre généalogie historiale.

     

    Comme un passant qui contemplerait sa propre mère se noyer et en tirerait des photos parfaitement cadrées, au piqué précis, d’une teinte toutefois verdâtre et sans autre relief que celui d’une amertume grinçante. De cette situation psychologique dont on a pu relever toute la mollesse endolorie mélangée à une certaine dureté caractérielle, notamment dans ses récentes apparitions cinématographiques, force est de constater qu’à la fermeture de son dernier foetus particulièrement soumis au règne de l’actualité, nous pouvons constater qu’il sait toujours tirer le meilleur de cette nature-là pour la projeter dans son entièreté sur une société qui, bon an mal an, correspond assez bien, sinon objectivement, à sa complexion pas si singulière d’homme moderne. S’il ne se juge pas vraiment déprimé mais pourvu d’une « espèce d’honnêteté anormale, une incapacité à ces compromis qui permettent aux gens, au bout du compte, de vivre», sa production correctement prolifique semble pourtant démontrer l’inverse, un grand sens du commerce et de l’adaptation à ce qu’attend le marché, avec un grand M. À l’arrivée, ses souffrances peuvent être résumées en cette phrase : « Je n'avais même pas envie de baiser, enfin j'avais un peu envie de baiser mais un peu envie de mourir en même temps, je ne savais plus très bien en somme, je commençais à sentir monter une légère nausée, qu'est-ce qu'ils foutaient Rapid'Sushi merde ? »

     

    Bayrou en prendra pour son grade, décrit comme « parfaitement stupide, sans la moindre idée personnelle », sinon celle d’accéder à la fonction suprême, celui qui permettra l’accommodement avec l’islam. Les derniers soixante-huitards également, « momies progressistes mourantes, sociologiquement exsangues mais réfugiés dans des citadelles médiatiques d'où ils demeuraient capables de lancer des imprécations sur le malheur des temps et l'ambiance nauséabonde qui se répandait dans le pays »

     

    Une gauche décrite comme « tétanisée par son antiracisme constitutif », une droite dépassée par sa droite, un centre fade et désireux d’arrangements tronqués, rien de neuf finalement sous un soleil morne.

    Ben Abbes, le leader fictif de ce mouvement musulman aux portes du pouvoir puis y accédant est décrit comme habile, pourvu du sens de l’histoire, finalement tolérant, souhaitant entretenir de bonnes relations avec toutes les communautés religieuses, tout en leur offrant un pouvoir depuis longtemps perdu, en quelque sorte un nouvel Auguste, réintégrant la France et l’Europe dans une vision impériale et transcendantale, moins inféodée à ses alliances nées de la Seconde guerre mondiale, revalorisant les allocations familiales, diminuant le budget de l'Éducation nationale, interrompant l’obligation scolaire à la fin du primaire, favorisant la filière de l’artisanat, ce qui finalement recoupe le programme nationaliste par bien des aspects. Abbes s’avère originalement favorable au distributisme, doctrine économique née dans l’esprit de Gilbert Keith Chesterton, proposant la suppression de la séparation entre le capital et le travail, prônant l'entreprise familiale et l’actionnariat des travailleurs au sein de leur entreprise, les poussant à devenir coresponsables de sa gestion.

     

    Houellebecq l’inému (seule les figures maternelles semblent éveiller une véritable rage sous son clavier), n’est pas avare d’autodérision languide, à travers le narrateur, amortissant toute velléité d’indignation ou de révolte éventuelle face à un climat de délitement généralisé :

    « Je ne connaissais à vrai dire à peu près rien du Sud-Ouest, sinon que c'est une région où l'on mange du confit de canard ; et le confit de canard me paraissait peu compatible avec la guerre civile. Enfin, je pouvais me tromper. »

     

    Son enracinement en tant que citoyen français ne semble que fortuit, comme ses dégoûts envers l’arrivée de moeurs hétérogènes à ses habitudes, et le cortège de ses affects est marqué au coin d’un positionnement quasi facultatif (l’on notera son intérêt un peu forcé pour Poitiers et Martel..). La France pré-Hollande/Le Pen n’était pas mieux avant, elle sera pire après. Le patriotisme français possiblement né à Valmy en 1792, puis tombé malade dans les tranchées de Verdun en 1917, il ne reste plus que beaucoup de ressentiment atomisé. Et une certaine nostalgie pour la chrétienté médiévale (maintenant mutée dans son récit en une architecture contemporaine et des offices menés par des clones de Moscovici parfaitement déplorables), ayant duré plus d’un millénaire, quand Révolution française, République, n’ont résisté qu’un siècle et des brouettes à l’anomie générale. Pendant ce temps, il s’ennuie :

     

    « Tout était calme, je longeais des manches à air bicolores agitées par un vent léger ; le soleil brillait sur les prairies et les bois comme un bon employé fidèle. Je rallumai la radio, mais cette fois en vain : toutes les stations préprogrammées sur mon appareil, de France lnfo à Europe 1 en passant par Radio Monte-Carlo et RTL, n'émettaient qu’un bourdonnement confus de parasites. »

    L’enseignant à la retraite découvre le foisonnement de lectures anachroniques décrivant la dissolution des structures intermédiaires, patries, corporations et autres castes, devisant sur la contamination de l'Inde et de la Chine par les valeurs occidentales, à grand renfort de Guénon. Les tenants de l’islamogauchisme ne seront pas épargnés, définis comme relevant d’une « tentative désespérée de marxistes décomposés, pourrissants,en état de mort clinique, pour se hisser hors des poubelles de l'histoire en s'accrochant aux forces montantes de l’islam ». Nietzsche sera quant à lui affublé du doux qualificatif de « vieille pétasse ». Le narrateur se verra ébranlé dans son hostilité a priori, finissant par constater le degré de décomposition répugnant atteint par l’Europe occidentale, plus guère en état de se sauver elle-même, au même titre que la Rome antique. Envisageant alors la possibilité d’un réarmement moral via l’arrivée massive de musulmans sur son sol, avec tout leur respect présumé des hiérarchies naturelles, leur volonté de soumettre la femme, le respect dû aux anciens et autres principes organiquement constitutifs de ces vagues immigrées. En attendant une pareille régénération, il constatera que « Le service de restauration du Thalys proposait maintenant le choix entre un menu traditionnel et un menu hallal ». Décidément, la nourriture occupe une place centrale dans cette Soumission. Mais la possibilité de la polygamie et des mariages arrangés présentera également un charme nouveau pour notre observateur de plus en plus alangui devant l’avancée de ces réformes islamiques, conscient, le temps passant, qu’il n’avait rien à regretter de la France d’avant.

     

    L’on cherche en fait où se situe vraiment l’anticipation tant ses descriptions minutieuses du paysage médiatique et politique empruntent abondamment au présent, s’en écartant que pour accentuer des tendances déjà à l’oeuvre. Toutefois, Soumission pourra représenter un bon arrêt sur image de la France des années 2000, pour les historiens qui se pencheront sur ses restes épars, dans quelques décennies.

     

    « L’humanité ne m'intéressait pas, elle me dégoûtait même, je ne considérais nullement les humains comme mes frères, et c'était encore moins le cas si je considérais une fraction plus restreinte de l’humanité par exemple constituée par mes compatriotes, par mes anciens collègues. Pourtant, en un sens déplaisant, je devais bien le reconnaître, ces humains étaient mes semblables, mais c'était juste cette ressemblance qui me faisait les fuir. »


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  • Sucette caniche bâtisses délabrées
    On est Samedi du verre brisé entre les cuisses
    Toujours la même nuit de moine
    La planète gloutonne crie ahhhhaaaa
    Un passant une situation se détériorant
    Une économie qui tangue
    L'intersection de périphériques mornes
    Des gens qui ont besoin qu’on les traîne 
    Là où ils veulent aller
    Avec Toujours la même précipitation
    Pour s’oublier dans le Maintenant


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  • Taxation spéciste

    Éventration des congénères

    Militantisme incivique

    De l’un de l’autre

    L’attente

    Des scoops libéraux

     Hold-up Mickey Parade

    Nomenklatura du vain

    Végétation autosuffisante

    Trouée militaire

    Synthol aux genoux

    Un dressing généreux

    Sous-région de rires

    Dévalués

    Céréales et cotillons

    Répercuter l’embryon

    De désirs informels

    L’oppositionnel sera illégal

    Du trompettiste au collectionneur

    Moi computation

    Du côté

    Timbrés pluvieux

     

     

    Session digestive

    Prostate cadavérique

    En Grande Instance

    On demande la parole

    Au Dépôt on la perd

    Dignité motorisée

    Pour administrés éculés

     

    La Banque Centrale

    Des confrontations moites

    Gère les Patrick les Simon

    C’est un métier de mourir

    En toute quiétude

     

    Les portillons avec alarmes

    Stigmatisent les silences

    Soulagement de l’emporté

    Vers un rien prolifique

    En zone franche

    Inflation du revêtement

    Pour peaux et vies sensibles

    Le bitume réfléchissant

    Les privatisés condamnés

    Au bougonnement stérilisé

    Parlez comme s’ils étaient

    Malades ou bien portants

    Land-rover du paraître

    La surveillance nazifie

    Chaque gamin attardé

    Trot résonne tard sur le perron

    Tas de beaux yeux

    De portes blindées

    Hussards démis

    À force d’essuyer

    Les traces des retraits

     

    Le buvard est plein

    De gouttes de boue

    L’ordinaire polygame

    S’octroie des nouvelles

    De billes de farce

    Le calot du surplace

    Intelligentsia du minable

    Le petit doigt dressé

    Sur des cafés insolubles

    Cuillères paupières

    Mortes éteintes.


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    On lorgnait sur la plus belle des résidences du régime en cours. On établissait des connivences avec les ennemis de la veille, craignant la séparation des terres, cultivant l’amour des chevaliers et des duels, la rage contenue dans des anciens terriers de rats. Monde de terreur que le jeu continuel de la force égaie, allant jusqu'à concevoir des compositions de porcelaine inégalées. Désormais, on y gémissait, pleurait sans cesse, haranguant l'univers sur ses infortunes stériles, pensant à aller se rajeunir quelque part, alors que la faible lumière entourant les chaudières, cette traînée jaune qui flottait autour d’elles avait disparu entre trois taureaux piqués.
    La végétation devint plus organisée. Véritables désirs, caprices d'estomacs détraqués, quatorze ans pour avoir lardé de coups une lavandière avec les sangles d'une jument, la tête basse, le coupable avait accepté son sort. Le cours normalement prévisible de l'hominisation avait conquis toutes les contrées, il ne restait que des vieillards blanchis accourus à la cérémonie dégoulinante d'absinthe pour le coeur d'une femme haineuse mais clairvoyante, pourvue d’une timidité naturellement extrême, dardée de douleurs muettes jusqu'à défaillir d'inanition. On allait se perdre dans des réseaux mouvants, des marécages pour jouer à la soule. Entre quelques histoires louches sur des châteaux délabrés dont l'histoire a conservé les noms, de petites croyances mêlées d’érudition valorisaient quelques vagabonds mondains campés sur des fessiers trop nourris. Les bassesses de l'épiscopat français, de l’aristocratie et des jeunes bourgeoises renonçant à leurs prérogatives s’étalaient en métamorphoses successives de récits renouvelés, pendant que des installations contemporaines éclairaient des églises sans office, et que des bambins alertes imprimaient leurs petits pieds bombés et tendres comme des pains viennois dans la poussière de leurs parvis. De l’est à l’ouest, une brise aigre flottait sur tous les drapeaux ; aucune restitution n’était plus crédible pour les adolescents connectés, ils avaient d’autres besoins fainéants, définissant leurs secteurs d’anomie non autonome comme une combinaison de solipsismes sans rapport de cause à effet.
     

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